Ecrit !

Le bon ton

13 octobre 2014

blonde

 

Elle était sortie furieuse de chez le coiffeur.

Marc « coiffait sur un shooting » et ne pourrait donc pas la prendre cet après-midi. Douze ans pourtant qu’elle entretenait religieusement son blond chez lui, tous les premiers jeudis du mois. Douze ans et il n’avait pas jugé nécessaire de l’avertir de cet imprévu. Elle était partie sans même écouter la petite jeune fille qui essayait de trouver une solution.

Elle marchait à grandes enjambées pour essayer de se calmer. Il lui restait trois longues heures encore avant la sortie de l’école, et plus rien à faire désormais. De loin, elle observa son reflet dans la vitrine, sa coiffure n’était pas si mal, après tout, son blond s’harmonisait vraiment bien avec son pull camel à grosse maille, et ses boots… Elle fronça les sourcils ; elle n’avait pas mis de boots aujourd’hui. En s’approchant, elle réalisa son erreur : ce n’était pas elle, dans le reflet mais une femme à l’intérieur de la boutique, même coiffure même couleur même pull camel.

Un vertige la saisit un instant. Qui était elle, si elle se confondait elle-même avec une autre ? Il fallait tout changer. Retrouver sa couleur naturelle, ce châtain clair, c’était elle, la vraie elle. Et une fois qu’elle l’aurait retrouvé, elle s’autoriserait enfin à s’habiller coloré, et plus dans cette subtile harmonie taupe-beige-marron-camel qui seyait à son blond doré et à sa peau subtilement hâlée par les week-ends au Touquet.

Cela lui sautait aux yeux maintenant. Toutes les femmes qu’elle croisait étaient elle, toutes pareilles, de la tête au pied, toutes le même sac, la même tenue, le jean mais griffé, le pull mais en cachemire, décontractée mais étudiée, et surtout surtout le même blond, le « blond Bondues » ; elle comprenait enfin ce nom de code qu’un jour Marc lui avait sussuré à l’oreille, un rien lassé…

Bondues, sa ville depuis l’enfance, ce petit havre de paix à quelques kilomètres de Lille, niché dans la campagne, une jolie campagne de carte postale, réservée aux happy few capable de débourser un demi-million pour une fermette rénovée.

Le blond Bondues, c’était le naturel tout en subtilité, des mèches comme caressées par le soleil, le grand air, la santé, et cela toute l’année, jamais une racine, il suffisait de s’organiser, le rendez-vous reconduit de mois en mois, avec Marc, qui d’autre, il était le meilleur. Le blond Bondues, c’était tout cela, un signe extérieur de richesse, comment y échapper ?

A vingt deux ans, un été, elle avait tout envoyé plaquer, et elle était partie à l’aventure. L’Espagne en stop avec son amoureux d’alors, rencontré à la fac de droit. Il n’était pas du nord, il n’était pas comme eux. Tout était si léger avec lui.

Trop peut-être.

Au beau milieu de l’Andalousie, elle s’était sentie mal. Une crise d’angoisse l’avait terrassé. Son père – médecin – avait tout organisé pour la faire rapatrier. Du repos, tout l’automne. A Noël, elle avait rencontré Antoine, au printemps ils étaient mariés. Leurs trois enfants s’étaient succédés. La vie s’écoulait, douce, réglée.

Il ne fallait pas pleurer, il ne fallait pas se laisser aller, pas maintenant, tout à l’heure, la sortie de l’école… Que diraient les enfants, ses amies ?

Sans s’en rendre compte, elle était revenue à son point de départ.

Elle inspira, accrocha un sourire sur ses lèvres et poussa la porte du coiffeur…

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12 Commentaires

  • Répondre sophie 13 octobre 2014 at 16 h 22 min

    la suite, la suite , la suite!!
    bises
    sophie

  • Répondre Marie Grain de Sel 13 octobre 2014 at 16 h 29 min

    ET ?… La suite !!!!

  • Répondre anacoluthe 13 octobre 2014 at 16 h 45 min

    @sophie : tiens, c’est marrant, je ne pensais pas qu’un ambiguïté était possible… pour moi elle est revenue à son point de départ, elle retourne chez le coiffeur, et donc à son blond, forcément !

  • Répondre anacoluthe 13 octobre 2014 at 16 h 46 min

    @Marie Grain de Sel : on n’échappe pas au blond Bondues, désolée 😉

    (le pire, c’est que je déteste lire des histoires où la fin n’est pas explicite, et je ne pensais vraiment pas que c’était le cas pour celle-là…)

  • Répondre l'expat de biarritz 13 octobre 2014 at 17 h 04 min

    Cette fiction est tellement réelle… (10 ans de Bondues, mais je m’en suis sortie avant le blond)

  • Répondre anacoluthe 13 octobre 2014 at 17 h 32 min

    @l’expat de biarritz : hé hé, ça te parle, alors ?!! Ecoute, l’autre jour, en me baladant du côté de Bondues, j’ai été frappé par cette impression de voir des dizaines de « soeurs » dans les rues, et j’ai réalisé après coup que ça tenait à ce blond si particulier…

  • Répondre l'expat de biarritz 13 octobre 2014 at 17 h 44 min

    Pars vivre ailleurs pendant des années, l’impression quand tu reviens est encore plus vive ! (flippante ?)

  • Répondre anacoluthe 13 octobre 2014 at 18 h 24 min

    @l’expat de biarritz : je veux bien le croire ! Mais à vrai dire, comme je n’habite pas Bondues même (loin de là !!), et comme je me sens toujours un peu au fond de moi « pas du Nord » et donc toujours en observation, l’impression est assez vive pour moi 😉

  • Répondre Virginie 16 octobre 2014 at 21 h 33 min

    Bah moi, c’est le châtain-Haubourdin… Tsoin-tsoin!
    Pas glam’ du tout puisque shampooing sec ce matin…

    Je ne suis allée qu’une seule fois à Bondues et j’ai vite compris que je faisais tâche!

  • Répondre anacoluthe 20 octobre 2014 at 11 h 25 min

    @Virginie : le châtain Habourdin 😉 !!

    C’est une ville vraiment spéciale, Bondues, je trouve ça sociologiquement intéressant d’observer qu’il y a plusieurs villes « riches » sur la métropole, et que pourtant elles ne dégagent pas toutes la même atmosphère… et celle de Bondues est très « codifiée », effectivement, on « en est »… ou pas !!

  • Répondre luna 8 novembre 2014 at 23 h 13 min

    T’as été faire tes courses chez Inno ? hu hu hu
    Joli texte, la fin est évidente pour moi, aucune suite à espérer 😉

  • Répondre anacoluthe 10 novembre 2014 at 10 h 58 min

    @luna : quand on connaît Bondues, c’est plus évident, apparemment !!

    (il y a de beaux spécimens chez Inno, mais avec de légères variantes : c’est Marcq pas tout à fait Bondues 😉 )

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