Ecrit ! Humeurs

L’égout des autres

21 juillet 2010

Vacances obligent, c’est la saison officielle des rediffusions… Voici donc un Special Summer Remix, avec quelques-uns de mes vieux billets, à découvrir ou à re-découvrir, pour les (rares) lecteurs préférant l’écran PC à l’écran total… A très bientôt, les amis !

D'où venons-nous, où allons-nous, qui sommes-nous ?!

Salut Peuple Elu.

Dans ma grande magnanimité, j’ai décidé aujourd’hui de te consacrer quelques minutes de mon précieux temps de juillet afin de t’offrir un billet de prix (valeur faciale, 50 euros)

Je sais qu’après cette période d’abstinence, certains vont fondre en larmes d’émotion, mais de la tenue, que diantre, Peuple Elu, tu es un homme… ou une fille pour certains, mais alors une couillue.

Préparez vous mouchoirs, on y va :

Parfois, il faut s’abandonner à sa destinée comme les petits oiseaux du ciel.

Joindre les mains, fermer les yeux, et espérer. Qu’on aura bientôt le tout-à-l’égout, par exemple !

Oui, en ce moment, le tout à l’égout, c’est mon Saint Graal, le seul souhait de mon cœur, plus que le bonheur en amour et la santé des miens.

Il faut dire qu’il y a 10 jours, une équipe de démolisseurs a investi ma maison pour détruire ma salle de bain. Complètement. Plus de baignoire, plus de lavabo, plus de toilettes. Rien. Beyrouth en temps de guerre.

Avant de s’aviser qu’en fait, sous les gravas, il n’y avait pas le tout-à-l’égout attendu, mais une fosse septique. Qui n’était pas seule à l’être. Sceptique.  Parce que BORDEL, on aurait pu le voir avant de tout casser, les gars, non ?

« Alors, Chère Petite Madame, que fait-on ? »

Question de principe de mon entrepreneur, qui a le bon goût d’annoncer les catastrophes avec le sourire. Oui, dans MaVille, l’entrepreneur est Beau, Bien-né et Bien élevé.

3B sans oublier un D comme Débordé. La vie de cet homme, c’est l’enfer sur terre. Un appel toutes les 20 secondes. Auquel il ne répond pas. Et un message toutes les 20 secondes, donc. Qu’il n’écoute pas, donc. Du coup, dialogue de sourd, quand enfin (10 H plus tard, en général) il te rappelle sans avoir écouté tes messages bourrés d’informations capitales telles que la teinte de ta peinture ou le positionnement de ton miroir.

Mais de considérations à la Valérie Damidot sur la déco and co, on en est loin, pour l’heure, Peuple Elu de mon cœur. La seule question digne de ce nom actuellement, c’est : « Comment qu’on va évacuer tout ce caca ? »

« Chère Petit Madame, serait-ce vraiment raisonnable de rénover le temple de vos ablutions quotidiennes sans avoir d’abord solutionné cette vilaine question évacuations, je vous le demande ?! ». Eh bien vois tu, Lecteur, n’écoutant que mon cœur, et pas mon banquier pour qui l’opération tout-à-l’égout et ses 5000 euros était tout sauf raisonnable, j’ai dit Banco, creusons et faisons table rase de la fosse du passé.

Mais pour déterminer par où les tuyaux allaient passer, il a fallu d’abord caler une réunion de chantier.

Arpenter la maison de fond en comble, enfin surtout de fond, le spécialiste de la cuve, le spécialiste du forage, le spécialiste des tuyaux, l’entrepreneur Bien-né et moi.

Y’avait des Oh et des Ah au gré de nos découvertes fécales, « Ici, pardonnez moi chère petite madame, mais c’est de la merde. »

Je poussais quelques « fais chier ! » contextualisés, histoire de détendre l’atmosphère.

Et je posais moultes questions pertinentes sur la hauteur de la pente et le diamètre des tuyaux. Oui, par une perversité inexpliquée, mon cerveau de grande fille curieuse est susceptible de s’intéresser à n’importe quel sujet. Vraiment n’importe lequel. « De l’évacuation des eaux usées en milieu urbain » par exemple.

Au terme de la réunion, une décision fut actée. A côté de Beyrouth la salle de bain, on allait creuser Bagdad la terrasse. Et voilà, depuis 10 jours et pour 10 jours encore, notre nouvelle baignoire est une bassine. Geste ancestral devant l’évier. Que d’eau, que d’eau… que d’eau économisée à ne pas se doucher. À ne plus laver par terre car qui laverait Beyrouth et Bagdad en temps de guerre ?

Et au milieu de ce chaos, il y a eu ce matin où l’ouvrier arrivé plus tôt s’est assis pour partager un café à notre table de petit-déjeuner. Il a posé un regard d’une infinie tendresse teintée de tristesse sur Mini-Monstre en second, lui a posé quelques questions en souriant à ses réponses. « Et toi, Monsieur, t’as des enfants ? »

« Oui. Oui, j’ai des enfants… » Blanc. « J’ai des enfants… » Regard perdu accroché à nos yeux, voix et cœur brisés, puis il a ajouté « Enfin, je ne voudrais pas vous embêter avec ça, en fait, il y a 2 semaines, j’ai perdu mon garçon de 4 ans, mon petit, mon dernier… »

Et à cet instant, j’aurais voulu être Dieu tout puissant et rendre son enfant à cet homme ; j’aurais voulu poser ma main sur son front et l’apaiser de ses souffrances.

L’inacceptable était là, face à moi, l’homme au regard si doux pleurant son enfant devant les miens. Et rien, rien ni personne ne pouvait y changer quoi que ce soit.

L’insoutenable absurdité de l’être quand l’être est au néant.

Cela m’a paru si vain, tout à coup, creuser les tréfonds de ma maison.

Mais c’était son travail. Il a fini son café, il s’est levé, et il est parti travailler, creuser le fond du trou pour ne pas perdre son âme percée de part en part.

J’attends toujours ma salle de bain, avec au fond du cœur la certitude maintenant que rien ne compte hormis ceci, les Mini-Monstres sales serrés contre mon cou.

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16 Commentaires

  • Répondre La Femme coupée en deux 21 juillet 2010 at 7 h 41 min

    Waouw…

  • Répondre anacoluthe 21 juillet 2010 at 8 h 05 min

    @La Femme coupée en deux : eh bien… merci !

  • Répondre sabine 21 juillet 2010 at 9 h 50 min

    la vache je ne m’attendais pas à une telle fin (si je puis dire). (retour à la réalité, Pierrafeu a fini de faire caca)

  • Répondre Cilaïne 21 juillet 2010 at 10 h 49 min

    C’est malin, j’ai une réunion avec ma boss dans cinq minutes, et je suis en larmes…..

  • Répondre anacoluthe 21 juillet 2010 at 11 h 06 min

    @sabine : des bises à Pierrafeu, petit bonhomme ! C’est ce qu’on a envie de faire après ce genre d’histoires – non ? -réaliser ce que nous avons la chance d’avoir…

  • Répondre anacoluthe 21 juillet 2010 at 11 h 08 min

    @Cilaïne : c’était l’été 2008, il y a 2 ans, mais encore la gorge serrée quand j’y repense, d’autant qu’on a beaucoup parlé, ensuite, avec ce monsieur, un homme vraiment-vraiment bien.

  • Répondre Tocwim 21 juillet 2010 at 12 h 17 min

    Pfuuu…

  • Répondre anacoluthe 21 juillet 2010 at 15 h 43 min

    @tocwim : autrement dit, d’où venons-nous, où allons-nous…

  • Répondre bergamote 21 juillet 2010 at 17 h 51 min

    Je m’apprêtais à faire commentaire sur avantages de la ville et son tout à l’égout! mais vu la fin, vraiment non! pauvre homme, comment supporter la perte d’un enfant? faut vraiment chérir nos monstres même en crise pré ado!!!!

  • Répondre Anacoluthe 21 juillet 2010 at 21 h 46 min

    @bergamote : je me souviens qu’au moment où j’avais écrit ce billet, j’avais hésité à passer comme ça du trivial au tragique. Mais en fait, c’est ça, la réalité : le tragique surgit sans trompette, dans un jour « comme un autre »…
    Alors, oui, chérissons, chérissons !

  • Répondre dahoé 22 juillet 2010 at 11 h 49 min

    Anacoluthe, je suis sans voix .
    je repasse plus tard .
    très beau billet .

  • Répondre anacoluthe 23 juillet 2010 at 22 h 24 min

    @Dahoé : merci, Dahoé !! (à + tard alors..)

  • Répondre Mélisse 3 août 2010 at 14 h 38 min

    m’a mis K.O. debout ton post

  • Répondre anacoluthe 5 août 2010 at 23 h 55 min

    @mélisse : le récit de cet homme m’avait sonné debout, moi aussi…

  • Répondre Etre ou ne pas être in « Elle aime la mode » ? | la vie est une anacoluthe 1 mars 2013 at 16 h 30 min

    […] par la curiosité, l’envie de comprendre, de décrypter, quel que soit le sujet, que ce soit l’évacuation des eaux usées en milieu urbain ou le désir pornographique […]

  • Répondre Le Cas Com’ | la vie est une anacoluthe 3 juillet 2013 at 8 h 45 min

    […] la maman de 2 enfants en moi a terminé la soirée des projets plein la tête « Et si après la salle de bain, le salon, la salle à manger, et la cuisine, – la rénovation, source intarissable […]

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