Culture Humeurs

Le bidonville

1 octobre 2013

Depuis longtemps je voulais vous parler de ces enfants qui jouent dehors toute la journée sur des canapés dévastés, de ces cabanes de bric et broc les unes aux autres accrochées, de ces méchouis organisés tout l’après-midi, de l’eau qu’on va chercher en grands bidons à la fontaine de la borne à incendie, de ces fleurs en plastiques dérisoires nouées aux fenêtres comme si de rien n’était, comme si on n’était pas sur un terrain vague entre une route et un train, de toute cela que j’observe depuis une fenêtre de bureau, la vie malgré tout sur l’ordure, la vie sous la vie qu’est la mienne.

Et puis, cela est tombé.

77% des français approuvent les propos de Manuel Valls.
93% des français estiment que les roms s’intégrent mal à la société française.

Pour ou Contre, Contre ou Pour, comme si tout cela était si simple ; le blanc contre le noir, les méchants et les justes, la vie ou la mort…

N’attendez pas de moi que je prenne position. Car cela me révolte qu’on le fasse ainsi. Nous avons inventé l’institution Justice pour prendre de la hauteur, pour que la vox populi ne soit pas juge et arbitre, façon lapidation publique ou clic sur facebook, pour que des magistrats examinent une affaire sous tous les angles, dans sa complexité, ses nuances, ses parts d’ombre et lumière.

Et nous avons inventé la politique précisément pour la même raison, parce que gouverner n’est pas oui ou non, façon sondage d’opinion, mais regarder une situation dans tout ce qu’elle implique.

N’attendez pas de moi que je prenne position, mais permettez que je nuance.

camp

crédit image

Qu’on ne dise plus les Roms, ce terme a été adopté par l’Union Européenne pour désigner un ensemble de populations hétérogènes, dont les cultures, les religions, les pays d’origine, les nationalité, sont tous très différents. De qui nous parle-t-on ici ?

Qu’on ne s’étonne pas naïf que des populations aient fui un pays où elles étaient maltraitées, lorsqu’on leur a ouvert les portes de l’Europe, tout en leur interdisant de travailler sur le sol européen. Tout cela était prévisible, fatalement prévisible.

Qu’on ne stigmatise pas en bloc le mode de vie nomade. Les nomades contre les sédentaires, c’est une antinomie vieille comme la terre ; les uns ont fini par dominer le monde, imposant leur modèle majoritaire comme « normal » mais faut-il pour autant interdire aux nomades de se vouloir libre comme le vent ?
Je ne dis pas qu’un modèle est mieux que l’autre, je dis simplement cela : prenons conscience qu’il s’agit d’une différence, qu’effectivement le mode de vie itinérant est difficilement compatible avec nos sociétés, mais faut-il pour autant le stigmatiser ?

De plus, certaines populations nomades sont parfaitement intégrées à notre société : les forains ; les gens du cirque. Ce n’est sans doute pas la vie nomade en soi qui pose question, mais les moyens de subsistance, réels ou supposés : si on savait de quoi vivent les gens du voyage, quels sont leurs sources de revenus, on fantasmerait moins. Et peut-être faudrait-il aussi imaginer un moyen de gagner leur vie adapté à ces populations. Ce qui voudrait dire prendre en compte leur spécificité, là est la question, là est le problème.

Car à cet égard, la lecture du document relatif à la stratégie du gouvernement français pour l’intégration des Roms est très éclairante. Ce sujet relevant de la compétence européenne, la commission a demandé aux pays d’établir une stratégie nationale.
Celle de la France me semble très révélatrice de notre problématique républicaine : il y est rappelé de nombreuses fois que la République Française assure l’égalité devant la loi sans distinction d’origine, de race ou de religion, ce qui interdit de fait d’établir une politique spécifique à destination de ces populations.

L’éternel problème de l’interprétation de ce qu’est l’égalité ! Egalité, ça veut dire « traiter tout le monde pareil peut importe le résultat » ou bien « traiter certains de manière spécifique pour une égalité de résultat » ??
Dans le cas de la parité homme-femme ou bien de la discrimination positive, tout le monde s’accorde sur le fait qu’il faut une inégalité de traitement pour avoir un résultat égalitaire, par exemple ! Mais dans le cas des populations nomades, on resterait sur une égalité de traitement, sans s’adapter à leurs spécificités pourtant bien réelles ?!

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Et encore, ce document me semble bien restrictif : il détaille donc les conditions d’accès au modèle social français (éducation, santé, couverture sociale, etc) pour une population nomade, avec toutes les problématiques que cela implique.
Mais dans le cas des expulsions dont on nous parle, la situation est tout autre :
Qu’on ne parle plus de camps de Roms, il s’agit là de bidonvilles, cabanes de bois et de plastique, installés aux portes de notre ville de Lille et des villes alentours, comme j’imagine dans les villes ailleurs. Cela ne va pas sans répercussion sur les habitants alentours, le nier est parfaitement inconscient et indigne.

Il s’agit d’un phénomène complexe, et qui me semble différent de ce que nous avons connu jusqu’alors : nous avons des politiques d’immigration destinées à des populations dont les modes de vie sont sédentaires et en intérieur ; nous avons des politiques d’intégration destinées à des populations nomades.
Mais nous n’avons pas encore pensé ce modèle, une immigration nomade sédentarisée. Nous ne savons même pas si elle est volontaire ou contrainte, si leurs conditions de vie sont le résultat d’un choix (vivre dehors quel qu’en soit le prix) ou d’un non-choix (la pauvreté et l’impossibilité de travailler légalement en France).
Nous ne savons pas si nous avons les moyens de les accueillir, où, comment, combien.

Alors que fait-on ? Je ne sais pas, mais j’attends des politiques autre chose que pour ou contre, ceci merci, l’opinion publique peut s’en charger, pas la peine de l’y encourager ; le peuple vote, certes, mais ce n’est pas une raison pour le flatter dans ses plus bas instincts…

J’attends des politiques qu’ils pensent la complexité de la réalité et qu’ils inventent des solutions : c’est leur rôle, difficile, ingrat, imparfait. C’est pour cela que nous les élisons. Pas pour faire les gros titres du 20h.

 

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8 Commentaires

  • Répondre Luna Part 1 octobre 2013 at 11 h 06 min

    je suis exactement comme toi, très partagée sur ce qui se passe. Outrée par les propos populistes (ne va pas lire les commentaires sur les statuts de France3 NPdC ou de la VdN à chaque fois qu’il traite ce sujet sur FB, tu risques de pleurer) qui en gros disent « tous voleurs, foutez les dehors, qu’ils retournent chez eux » et énervé par les adeptes de l’angélisme qui se contente de dire qu’il faut les intégrer…
    Les 1ers ne réfléchissent pas beaucoup et méconnaissent totalement nos lois et les seconds ne semblent pas vivre à proximité des camps en cartons et pensent que l’intégration ça se fait si les politiques sont d’accords (ça ne leur vient pas à l’idée que les principaux intéressés n’ont peut-être pas envie d’être « intégrés » justement…).
    Une partie de ma famille fait partie des gens du voyage, ils sont ouvriers agricoles et se déplacent avec leurs maisons au grès des récoltes et en hiver ils rempaillent des chaises. Jamais ils ne pourraient « s’intégrer » dans un logement en dur, ce n’est pas leur mode de vie.

    J’ai un squat roms au bout de ma rue, je les vois tous les jours aller chercher de l’eau à la bouche d’incendie, emmener leurs enfants à l’école et puis balancer leurs ordures dans un terrain vague juste à côté… ils ne me gêne pas vraiment parce qu’ils ne sont pas nombreux (une dizaine) par contre nos jardins sont envahis par les rats (ben oui, y a une décharge au bout de la rue, la municipalité refuse de leur donner des poubelles parce qu’ils occupent illégalement un entrepôt).
    Donc ça m’énerve que la mairie laisse bien pourrir la situation, je ne vois pas comment des gens pourraient s’intégrer dans des conditions pareilles même s’ils le voulaient.

    Bref c’est pas simple du tout et tout ça ne fait que le lit des extrémismes…

  • Répondre anacoluthe 1 octobre 2013 at 11 h 24 min

    @Luna Part : merci pour ton com’, très intéressant, c’est exactement ça : l’angélisme ou le « tous des voleurs » sont aussi démagogiques et réducteurs l’un que l’autre…

    Et ce que tu dis sur la mairie qui refuse de ramasser des ordures est très révélateur : on refuse qu’ils s’installent, alors on les laisse dans des conditions indignes, et dangereuses pour la santé publique de tous…

    Et en même temps, c’est assez hallucinant de laisser les maires gérer un problème qui ne relève pas de leur compétence : je pense que nous devrions gérer ça au niveau européen, puisque c’est en ouvrant les frontières et en intégrant à l’Europe des pays où il y a des nomades que tout cela a commencé, et que nous devons maintenant considérer cette réalité en face, puisqu’elle existe…

    Et sur les gens du voyage, c’est un sujet qui m’a toujours intéressé, précisément parce que je trouve ça très émouvant de se dire que certains perpétuent ce mode de vie millénaire, tellement en contradiction avec notre société de l’avoir, j’aimerais bien découvrir plus de choses sur cette culture, en fait…

  • Répondre electromenagere 1 octobre 2013 at 12 h 19 min

    On en a parlé hier avec ma fille parce qu’à la réunion de classe, j’ai appris qu’il y avait une rom avec elle. Du coup je lui ai demandé comment ça se passait, comment les autres enfants se comportaient avec elle. Je ne suis pas naïve, je me doutais bien de ce qu’elle allait me répondre mais j’ai pas pu m’empêcher d’être choquée par la violence des mots des enfants qui viennent forcément des mots des parents décomplexés de pouvoir enfin se défouler sur quelqu’un. Parce que pour moi on est arrivé à un point où les gens ont envie de se défouler sur les autres et que cette communauté sans défense et disparate et différente à première vue est une victime idéale.

  • Répondre anacoluthe 1 octobre 2013 at 14 h 27 min

    @electromenagere : oui, tu as raison, il y a un côté défouloir tout trouvé, ce n’est pas la première fois que l »étranger » joue ce rôle, mais justement, comme il y a des précédents, je trouve ça assez dingue que des politiques se permettent encore ce genre de passe-passe médiatique, ce vieux tour éculé autant à gauche qu’à droite, malheureusement…

  • Répondre Liliba 12 octobre 2013 at 16 h 53 min

    Bien dit, mais il est en effet hyper difficile de faire la part des choses entre ceux qui veulent s’intégrer et feront les efforts nécessaires et ceux qui se laissent porter par le système et vivent de vols et autres méfaits…
    Un camp s’est installé pas loin d’ici et même si on a pitié d’eux quand on les voit avec les enfants dehors par tous les temps, je trouve ça également insupportable de se faire limite agresser pour une pièce quand tu fais ton marché ou que tu es en voiture… Quant aux nombres de vols dans le coin depuis que le camp est là… assez impressionnant : la ferme où je fais mes courses n’a presque plus de poules ni de chèvres, et il leur manque aussi un ou deux moutons qui ont « disparu »…

    A lire, le très beau roman N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures de Paola Pigani, sur la condition des rooms internés en camp pendant la guerre, et si pas déjà fait, le très beau Grâce et dénuement de Alice Ferney !

  • Répondre anacoluthe 15 octobre 2013 at 10 h 16 min

    @Liliba : merci pour les conseils lectures de la spécialiste en la matière !

    Quant aux problèmes des vols, je vais pas te dire non-non-non, vu qu’on a constaté le même type de problème par exemple à mon bureau… ceci dit, il me semble qu’ouvrir les frontières à des gens à qui on interdit de travailler sur le sol français, c’était quand même très pernicieux à la base !!

    En fait, je pense que l' »intégration » ne se fait pas en un jour, d’autant plus qu’il y a des valeurs morales qui sont différentes : par exemple, je crois que dans la cultures de certains tziganes, il est acceptable de « prélever » les biens des sédentaires, puisque ceux-ci sont attachés à leurs biens, et on ne doit pas s’attacher aux possessions…

    Je dis pas que c’est bien ou acceptable, hein, je dis simplement que c’est un système de réference qui est différent, et que ça prend du temps de faire coïncider les deux, mais c’est pas impossible, puisque les nomades qui sont en France depuis des générations ont trouvé une manière de vivre compatible avec notre société.

    Et quand on parle d' »intégration », je pense aussi qu’il faut aussi avoir conscience que ça ne veut pas dire qu’on doit attendre d’eux que leur mode de vie devienne exactement le même que nous.

    Enfin bref, c’est compliqué, et c’est pour ça que je trouve qu’on doit pas laisser les maires gérer ça : ça doit être un travail croisé au niveau européen, avec des représentants de ces populations, des gens qui connaissent leur culture, des politiques, des historiens, etc, pour trouver uns solution acceptable par tout le monde…

  • Répondre Liliba 15 octobre 2013 at 10 h 31 min

    Ah bien d’accord ! Le problème c’est qu’il n’y a pas des masses de concertation… et que les lois sont votées sans que ceux qui les font ne pensent aux conséquences sur le terrain et au quotidien…

  • Répondre anacoluthe 15 octobre 2013 at 10 h 45 min

    @Liliba : ça… gros problème de pragmatisme chez nos élus (sans oublier la guerre stérile gauche-droite qui me tape sur le système alors qu’il y a tant de problèmes contre lesquels on devrait lutter tous partis confondus !!!)

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