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Les coups

31 mai 2013

D’abord, je ne l’ai pas entendu, comme un bruit importun.

Fin de journée, fatiguée par mon orteil fracturé, je trouve à me garer non loin de chez moi, centre-ville mais rue calme.

Un à un, les gestes quotidiens, tirer le frein à main, tourner la clé, enlever mes lunettes de vue, attraper mon sac, et puis tiens, ce bruit encore, importun, insistant, « Madame, Madame » réclame-t-elle mais à qui ? Pour qui, ce… ce cri ?!!

Tourner la tête et puis la voir, de l’autre côté de la rue, dans une voiture garée, porte avant entrouverte, et sa tête, sa tête allongée qui hurle maintenant que je l’ai vu « Madame, Madame ! ».

La porte se ferme, cogne sa tête, voix étouffée qui continue d’hurler « Appelez la police, Madame, Madame » puis comme irréelle, la violence se déchaîne, je vois flou mais je devine à leur vitesse l’intensité de coups, la cadence des bras cinglant le siège avant.

Mon cerveau se vide en un instant de toute substance vive, je suis comme sidérée, incapable de bouger, d’agir, de penser, la police, appeler la police, mais comment appeler la police depuis un portable, la raison m’a désertée, paralysée.

Au bout d’un temps qui me semble interminable, je m’extirpe de ma voiture ; aussi vite que possible, boiter mais rejoindre ma maison, appeler depuis chez moi, appeler, arrêter cela, cette femme compte sur moi, il n’y a personne que moi, mon pied en miettes et ma mémoire en pièces…

Sur le seuil de ma porte, je cherche mes clés, et la voiture démarre, crissement des freins, des coups encore, un homme dehors qui frappe la porte avant, tente d’ouvrir mais la voilà qui accélère, elle est partie, c’est fini.

Sur le seuil, immobile, je suis tétanisée, l’homme est là, à cinq mètres, dans cette rue déserte. Ouvrir la porte, entrer, et le voir s’éloigner. Fermer la porte, souffle coupé, gorge serrée, sentir les larmes monter et la tension tomber.

Voilà. Cela a commencé, cela s’est arrêté, quarante secondes à peine qui m’ont paru si longues, si épouvantablement, absurdement, longues, l’insoutenable longueur d’une violence sans limites, celle qu’on voit quasi sans ciller à la télé, et qui, transfigurée, quand elle surgit ici maintenant en fin d’après-midi, montre son vrai visage, sauvage.

Qu’aurais-je fait sur le quai d’un métro, devant une agression ? Aurais-je trouvé les mots, les gestes, pour arrêter cela ? Je le croyais avant – catégorie des gens bien, évidemment – et aujourd’hui, je comprends la tétanie qui saisit, le temps qu’il faut pour penser l’impensable, pour qu’enfin le réel traverse la brume de l’effroi, et nous pousse à agir, même à moitié conscient…

 

coups

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12 Commentaires

  • Répondre Marylin 31 mai 2013 at 9 h 41 min

    Ma pauvre, tu cumules en ce moment…!
    Mais ouais, dur dur de réagir dans ce genre de situation…
    Et tu n’en sais pas plus…?
    Bon courage en tout cas (une fois que tu seras bien au fond, n’oublie pas un « bon petit coup de talon pour remonter » cf le Père Noël est une ordure ^^)
    ++

  • Répondre cybarna 31 mai 2013 at 10 h 13 min

    Mais dans quel monde vivons-nous :( Mon Dieu, je compatis! Pas facile de réagir dans ces cas-là et puis la peur doit être tenace, insidieuse et enfin le contrecoup …terrible :(

  • Répondre Estelle 31 mai 2013 at 10 h 53 min

    Bonjour,
    pas facile de savoir comment réagir dans ces cas là. Et c’est un choc d’être confronté à cette violence, même en tant que spectatrice…
    Avant d’être maman, j’aurais foncé tête baissée… Maintenant, ce n’est plus possible. Plus de la même façon.
    Bon courage en tout cas

  • Répondre anacoluthe 31 mai 2013 at 14 h 21 min

    @Marylin : non, je n’en sais pas plus, c’est d’ailleurs ce qui renforce ce sentiment d’étrangeté absolue, de la violence qui surgit sans raison, sans crier gare…

  • Répondre anacoluthe 31 mai 2013 at 14 h 24 min

    @cynarna : je relativise, je ne suis pas la victime, mais c’est vrai qu’il y a une forme de violence insidieuse dans le fait d’assister à ça, on vit des émotions très intenses, très bouleversantes, en quelques secondes à peine…

  • Répondre anacoluthe 31 mai 2013 at 14 h 27 min

    @Estelle : je croyais que je ferais ça aussi – foncer tête baissée – parce que – même maman – quand par exemple je suis emmerdée dans la rue ou je ne sais quoi, je ne me laisse jamais faire, limite un peu tête brulée…

    Du coup, ça m’a encore plus étonnée de voir mon temps de réaction, cet effet « sidération » que je n’avais jamais connu…

  • Répondre Stelda 1 juin 2013 at 11 h 30 min

    Tu as raison : on ne sait jamais comme on va réagir. On se surprend parfois, dans un sens comme dans l’autre. C’est vrai que tu aurais besoin d’une jolie surprise, en ce moment :)

  • Répondre Luna Part 1 juin 2013 at 12 h 08 min

    on est parfois tétanisé et incapable de réagir tandis que d’autre fois on fonce dans le tas à l’instant, submergé par la rage… et après coup on ne comprend pas pourquoi on a réagi de telle façon.
    Je pense que c’est l’instinct de survie qui choisit… là tu étais « diminuée » par ta fracture, tu aurais eu du mal à prendre la fuite si besoin, c’est peut-être ça qui a fait pencher la balance du côté de l’inertie.

  • Répondre cilaïne 3 juin 2013 at 10 h 50 min

    Atroce, ça fait froid dans le dos. On ne sait pas comment on peut réagir. Suis tout à fait d’accord avec l’analyse de Luna Part.

  • Répondre anacoluthe 3 juin 2013 at 11 h 00 min

    @Stelda : je vote POUR la jolie surprise ! Voire le joli truc tout court, même si pas surprise !

  • Répondre anacoluthe 3 juin 2013 at 11 h 01 min

    @Luna Part : c’est intéressant, ta théorie sur l’instinct de survie qui nous incite à prendre telle ou telle décision, t’as probablement raison…

  • Répondre anacoluthe 3 juin 2013 at 11 h 01 min

    @Cilaïne : oui, voilà, moi aussi…

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