Lu !

Si tu as toujours rêvé d’être ethnologue…

9 mai 2011

Si toi aussi, secrètement, tu as toujours rêvé d’être ethnologue – alors que tu as fini pianiste dans un bordel, ou pire encore, publicitaire – tu vas adorer « Le Chrysanthème et le sabre ».

« Le Chrysanthème et le sabre », c’est un essai commandé en 1945 par l’ « Office of War Information » à l’anthropologue Ruth Benedict, afin qu’il puisse servir à l’armée américaine de manuel de compréhension en territoire hostile, le Japon.

Et on imagine bien que les soldats américains de 1945 ne devaient pas être hyper open à l’égard du peuple qui leur avait infligé Pearl Harbor 4 ans plus tôt…

Un des aspects fascinants de cet ouvrage, c’est que Ruth Benedict ne parlait pas un traître mot de japonais… et n’avait jamais mis les pieds dans ce pays ! Alors bien sûr, on peut le déplorer, arguer que les conclusions de Benedict sont forcément biaisées, car réalisées à partir d’observations incomplètes.

Ces réserves posées, reste que Ruth Benedict a réussi ce tour de force de saisir l’essence de l’âme japonaise, cet infra-social que l’on perçoit si difficilement quand on est étranger à une culture…

Car comment appréhender cet ensemble de valeurs si intimement ancrées en chaque être – comme une évidence acquise dès l’enfance et partagée par tous – et alors même que les individus n’ont pas conscience d’être déterminés par lui, et sont par conséquent incapables de l’expliquer à qui n’appartient pas à cette culture ?

L’idée force de Benedict, c’est que la société japonaise s’articule autour du don et de la dette. Chaque être naît « débiteur », de sa famille et de ses parents – qui lui donnent vie et éducation – et de l’empereur, père de toute la nation.

Au cours de sa vie, l’individu contractera d’autres dettes, auprès de ses professeurs, de son patron, de ses beaux-parents, et plus généralement de toute personne qui lui rendra service.

Or une dette, ça se rembourse. Forcément. Dans la société japonaise, le « rendu » est une obligation morale qui s’impose à chacun de manière implacable, instaurant par exemple une obéissance absolue à l’égard de ses parents, car on ne rembourse jamais un dix millième de ce qu’on leur doit… Tes parents veulent que tu répudies ta femme dont tu es pourtant fou amoureux ? C’est leur droit, tu dois leur obéir (enfin, dans le Japon de 1945, en tout cas !)

La première des dettes – sans fond elle aussi – c’est celle due à l’empereur. Pour faire comprendre le rapport du peuple japonais à leur empereur, Benedict dit qu’il est comme un drapeau américain – objet sacré aux yeux de tous – mais un drapeau dont on sait qu’on pourrait le rendre heureux ou malheureux selon la manière dont on agit. Un drapeau avec des sentiments, on comprend mieux le Tamagochi, d’un coup !

Le devoir de chaque japonais est donc de contenter l’empereur en lui obéissant aveuglément.

Les kamikazes agissaient sur ordre direct de l’empereur, se sacrifiant le cœur léger car ils remboursaient leur dette à son égard.

Mais c’est le cœur aussi léger que la nation toute entière, au lendemain de la guerre, et du jour au lendemain, a accueilli les soldats américains, pourtant ennemis jurés d’hier – ennemis qui n’en revenaient pas, d’ailleurs ! – parce que précisément, l’empereur avait demandé qu’il en soit ainsi.

Une des conséquences de cette société de la dette, c’est que recevoir est extrêmement embarrassant. Recevoir implique de rendre… D’ailleurs, pour dire « Merci », on emploie le terme « Arigato » qui signifie en réalité « Oh, cette chose difficile »… Cette chose difficile que de m’acquitter de cette dette que je contracte en recevant un présent.

Recevoir est embarrassant, donner l’est tout autant. Car on transforme l’autre en son obligé. Ruth Benedict explique d’ailleurs qu’en cas d’incident dans la rue, par exemple, la foule japonaise paraît étonnement passive. En réalité, ce n’est pas par manque de compassion, mais pour ne pas être suspecté de vouloir tirer avantage de l’aide qu’on apporte à quelqu’un…

« Recevoir suppose une quasi impossible générosité innée », dit un célèbre proverbe japonais…

La complexité de l’affaire tient au fait que les dettes sont multiples, et de nature diverse, comme plusieurs cercles concentriques qui cerneraient chaque individu. On peut citer par exemple une notion difficile à appréhender en quelques lignes, la dette due à son propre nom, pour faire court, une sorte de code d’honneur, qui autorise par exemple, pour ne pas perdre la face, la vengeance ou le suicide.

L’idée force à comprendre est qu’il n’existe pas au Japon – comme dans nos sociétés occidentales – de bien ou de mal absolu. Etre un homme de bien, c’est réussir à concilier en même temps toutes ses obligations, vis à vis de ses parents, son patron, son nom, etc…

C’est une sorte d’habilité, comme « un bon joueur de bridge », extrêmement difficile à atteindre, car il faut jouer en respectant les règles et en anticipant le jeu des autres joueurs. Vu sous cet angle, le suicide est donc perçu comme un moyen courageux de concilier plusieurs dettes inconciliables… Nombreux sont les héros de contes ou de films qui choisissent cette voie, d’ailleurs.

Et contrairement à nos sociétés qui ont tendance à valoriser les individus rebelles – libres dans leur tête – l’homme de bien, au Japon, est celui qui parvient à suivre parfaitement le code ou plutôt les codes, puisque les obligations sont multiples.

Ca change sacrément le regard sur la docilité des touristes japonais, hein ! Ce ne sont pas des moutons, ce sont des héros, en fait !

En cas de faute – si un individu n’a pas suivi les règles –  la punition sera l’opprobre qu’il lira dans le regard des autres.

La logique est inverse à celle de nos sociétés chrétiennes : il y a le bien et où le mal. Si nous choisissons le mal, si nous péchons, nous ressentons de la culpabilité, « l’œil était dans la tombe et regardait CaÏn »… La sanction est intérieure, nous sommes « rongés par la culpabilité ». La confession – s’ouvrir de sa faute à quelqu’un – est un moyen de se libérer de cette faute…

L’idée de confession est totalement étrangère à la moralité japonaise. Il n’y a pas de soulagement à exposer ses péchés, au contraire, la faute commence si « cela se sait ». « Si la société n’existait pas » dit un proverbe japonais, « on n’aurait pas besoin de cultiver l’estime de soi ». La sanction est donc basée sur la honte, et le système tient par le jugement que chacun exerce sur autrui.

Dans cette perspective, on perçoit un peu mieux ce qui peut se jouer dans ces « confessions » publiques de grands patrons japonais, si étranges à nos yeux d’occidentaux… En fait, ils se fustigent, oui-oui, ils ont merdé, et tout le monde dans l’assemblée est conscient qu’ils sont en train de s’infliger une honte épouvantable, une sorte de suicide social…

Bon, bien sûr, on peut imaginer que – depuis 1945 – la morale japonaise s’est assouplie, comme notre morale chrétienne a perdu du terrain en occident.

Je rêve d’ailleurs de lire une version actualisée du Sabre et du Chrysanthème, qui permettrait de mieux comprendre le Japon contemporain…

Mais il en reste sans doute des traces dans l’arrière-plan idéologique, et savoir ceci éclaire peut-être un peu l’après Fukushima, les réactions si dignes du peuple japonais, le sens du devoir des ouvriers de la centrale, le respect des consignes…

Bref, même si cette analyse de la société japonaise est probablement incomplète et dépassée sur certains points, j’ai adoré la démarche qu’elle impliquait : décortiquer une vision du monde radicalement différente de la nôtre.

Nous sommes tous tellement persuadés de l’universalité de certaines valeurs, que nous ne percevons pas qu’elles sont en réalité culturelles, et cette incompréhension, ces terribles malentendus, peuvent mener jusqu’aux conflits entre les hommes…

Regarder le monde à travers la vision que l’autre en a, c’est peut-être alors un moyen de prévenir le conflit. De l’ethnologie comme empathie suprême, en somme…


Le Sabre et le Chrysanthème, Ruth Benedict, Picquier Poche

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12 Commentaires

  • Répondre l'expat de biarritz 9 mai 2011 at 13 h 28 min

    Ma fille est née en Asie et il semble qu’elle soit métisse. Mais à la lecture de ton post je peux à présent affirmer -et sans l’ombre d’un doute- qu’elle n’a pas une goutte de sang japonais.

  • Répondre Blogueuse égarée 9 mai 2011 at 15 h 52 min

    Ca m’explique pas mal de choses qui restaient mystérieuses pour moi. Et puis j’adore « un drapeau avec des sentiments »…

  • Répondre anacoluthe 9 mai 2011 at 16 h 32 min

    @l’expat de Biarritz : j’imagine qu’elle n’a pas l’âme japonaise dans l’obéissance absolue à l’égard des ses parents !! (ça existe, le japonais accéléré pour enfants récalcitrants, tu crois, je voudrais y inscrire mes filles…)

  • Répondre anacoluthe 9 mai 2011 at 16 h 46 min

    @Blogueuse égarée : mais il reste encore beaucoup de mystère, notamment sur les pratiques du Japon moderne… J’aimerais vraiment bien trouver l’équivalent de ce livre actulisé.

  • Répondre l'expat de biarritz 9 mai 2011 at 17 h 30 min

    M’étonnerait que ça existe… on le saurait… et de toute façon les cours seraient pleins avec liste d’attente de plusieurs années… oublions !

  • Répondre Sosso 10 mai 2011 at 8 h 47 min

    Hello !
    Au début de ton article, j’ai été un peu effrayée par le livre et ben, maintenant, je veux le lire!

  • Répondre Cilaïne 10 mai 2011 at 10 h 27 min

    Passionnant, merci, j’ai très envie de le lire moi aussi !

    On réalise aussi que la transition vers la « modernité » (qui, encore une fois, est un concept très relatif) doit être extrêmement difficile à gérer dans cette culture.

  • Répondre anacoluthe 10 mai 2011 at 12 h 02 min

    @l’expat : bon, attendons quelques années alors, jusqu’à l’adolescence… !

  • Répondre anacoluthe 10 mai 2011 at 12 h 04 min

    @Sosso : j’ai mis le lien vers amazon, yapluka !!

  • Répondre anacoluthe 10 mai 2011 at 12 h 06 min

    @Cilaïne : elle en parle à un moment (il y a une partie historique) et effectivement, le Japon est resté « traditionnel » assez longtemps, le Japon du XIX était étrangement proche du Japon féodal…
    Quid d’aujourd’hui, on y revient toujours, il nous faut la version actualisée !

  • Répondre l'expat de biarritz 10 mai 2011 at 18 h 02 min

    à l’adolescence ma fille sera pensionnaire (en Suisse).

  • Répondre anacoluthe 13 mai 2011 at 16 h 54 min

    @l’expat de biarritz : à Saint Luc, il y a un pensionnat, sinon !

  • Répondre à anacoluthe Annuler Répondre