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Albin de la Simone, ma fille et un serpent…

13 mai 2017

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Ca a commencé par une balade du dimanche, un poisson mort sur la berge, et alors, ma fille avait trouvé le début d’une idée pour le nouveau projet de son école d’art : « Films fantômes ».

J’ai entendu des semaines ces deux mots accolés, comme d’autres cette année, deux petits mots et des heures à chercher, essayer, photographier, montrer, discuter, revenir de cours euphorique ou déçue, selon les remarques de ses profs de photo… Ce lent processus de créer comme un chemin de sérendipité.

Et puis au bout du bout, des semaines après le poisson mort, Albin de la Simone expliquait à ma fille ce qu’il avait aimé dans ses photos !

Car « Films fantômes » a ceci de particulier qu’il s’agit d’un projet proposé par l’artiste – lui-même ancien élève de Saint-Luc – aux élèves de cette école d’art qu’il semble avoir tant aimé.

Le principe, 4 films, 4 titres, 4 synopsis, imaginés par Albin de la Simone, et 4 bandes originales composées aussi par lui – qui d’autre ? – dont « Le Serpent du lac ». Quadragénaires sans enfants, Grégoire et Nathalie vivent confortablement dans leur chalet de Veyrier du Lac. Il est architecte, elle est graphiste (…). Une nuit, en rentrant d’une soirée arrosée, Grégoire aperçoit un serpent géant dans le lac. Honteux mais paradoxalement certain de sa vision, il n’ose en parler à Nathalie. Peu à peu, son esprit cartésien que rien n’a jamais ébranlé vacille.

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A partir de ces éléments, les élèves de Saint-Luc ont créé – chacun selon leur section – des dessins, des décors, des costumes ou, comme ma fille, des photos. Parmi toutes les propositions, Albin de la Simone en a choisi quelques unes – dont celles de ma fille, fierté ! – pour composer une exposition visible à la Petite Fabriek de Tournai, où les 4 films prennent presque vie, par les éléments qu’on en voit et tous les autres qu’on imagine.

Et c’est ainsi qu’hier en fin de journée, dans la jolie cour de ce lieu inspirant et décalé, Albin de la Simone expliquait à ma fille ce qu’il avait aimé dans ses photos « Ce qu’il y a de vraiment bien, tu vois, c’est que tu n’as pas été littérale, tu t’es approprié le truc, plus loin que ce que j’avais imaginé, parce que tes photos suggèrent que le serpent du lac existe vraiment alors que Grégoire croit avoir sombré dans la folie. Tu m’en voudras pas j’espère, je suis parti de ton idée d’un article dans la presse, mais je me suis dit que Grégoire l’avait lu, puis gardé dans sa poche depuis des semaines comme une preuve tangible, alors je l’ai abimé, trituré, pour donner cet effet-là. ».

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J’ai trouvé ça tellement délicat, cette manière qu’il a eu de s’adresser à ma fille et à ses 16 ans à peine, d’artiste à artiste, sur un pied d’égalité, autour d’un projet artistique partagé, d’un projet à prolonger encore et encore, au gré des rencontres et des idées qui fusent.
Tellement touchant aussi qu’il lui réponde, quand elle lui disait que ça comptait pour elle qu’un artiste « reconnu » ait vu ça dans ses œuvres, « oh ‘reconnu’ tu sais, moi je vis pas ça, je fais mes trucs seul chez moi, je me vois pas comme ça… »

Et c’est vrai qu’on le sentait tellement accessible, dans sa manière d’écouter vraiment, d’échanger vraiment, même avec ma fille de 12 ans quand elle lui a posé une question, et qu’il s’est intéressé à sa suggestion – elle lui disait qu’elle verrait bien un mannequin représentant le personnage avec le serpent tatoué sur son visage – « Ah oui, j’aime bien ton idée en effet, en même temps, je trouve ça intéressant de ne pas tout montrer, tu sais ça laisse imaginer quand on ne montre pas tout, tu ne trouves pas ? ». Réponse en écho à cette phrase du cartel de l’expo « Ces films ne vous décevront pas puisqu’ils n’existeront jamais ».

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Quant à moi, comme, j’oserais dire heureusement, je ne connaissais pas Albin de la Simone, enfin de nom si, mais pas ses chansons, – depuis j’ai écouté, et je suis fan, comment en être autrement, la voix délicate, les textes et mélodies ciselées, et puis l’infinie tristesse et beauté qui s’en dégagent, deux émotions qui me touchent tant, et qu’on ne me dise pas que la beauté n’est pas une émotion, c’est exactement ce qu’elle me fait, en plein cœur – comme je ne le connaissais pas encore, donc, j’ai osé moi aussi lui demander ce qu’il avait retenu de ses années à Saint-Luc :

« J’étais un ado tellement… ado, une caricature d’ado, avec une crête d’iroquois, complétement fâché avec le système scolaire français. Saint-Luc m’a remis d’aplomb, avec qui j’étais. Je suis revenu pour la première fois depuis 20 ans, et j’ai retrouvé la même sensation, les choses n’avaient pas changé. »

Quelques mots en écho avec l’histoire de ma grande ado à moi, et d’« Ado », la si belle chanson qui clôture « L’un de nous », le non moins beau nouvel album d’Albin de la Simone – on pourrait aussi citer les sublimes Le grand amour, les chiens sans langue, ma barbe pousse, la fleur de l’âge…

Et maintenant que je suis fan, je rêve de voir un jour « Films Fantômes », l’expo-spectacle imaginée il y a quelques années par Albin de la Simone sur ce principe de films imaginaires, et dont on retrouve quelques éléments dans l’expo de Tournai, objet scénique non-identifié entre concert, lecture théâtrale et déambulation parmi l’exposition.

« J’ai plein de trésors dans des malles » nous disait-il, auxquels viennent s’ajouter régulièrement des éléments, comme hier soir, un sublime album de BD, modèle unique réalisé à la main que venait de lui remettre un ami artiste, destiné à s’intégrer dans l’un des films.

J’aime beaucoup cette idée de créativité foisonnante, au gré des rencontres, des croisements entre les disciplines, j’aime l’énergie vitale qui s’en dégage – créer, faire exister, c’est tellement satisfaisant. « C’est sans fin » nous expliquait-il l’éclat dans le regard « cette plante-là, dans la cour, on pourrait l’intégrer dans l’histoire du film si on voulait… ».

Par l’imaginaire, intensifier notre regard sur la réalité, joli chemin, qui me plaît bien…


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4 Commentaires

  • Répondre Amiral Dourakine 13 mai 2017 at 20 h 25 min

    C’est si bon de te sentir revivre. J’éprouve la même émotion qu’en découvrent un nouvelle pousse dans mes semis.

    • Répondre anacoluthe 19 mai 2017 at 7 h 35 min

      Pour ce qui est de l’arrosage, la pluie lilloise devrait y pourvoir, mais je me fais un peu de souci sur le soleil nécessaire à l’épanouissement de ce semis ^^

  • Répondre Sophie damefofie 14 mai 2017 at 22 h 53 min

    Très émouvant tout ça, j’adore te lire
    C’est top pour ta photographe
    Bises

    • Répondre anacoluthe 19 mai 2017 at 7 h 41 min

      Merci ! Je suis contente pour elle aussi : après 2/3 ans où l’école lui renvoyait une image d’elle-même négative, d’échec, ça fait du bien qu’elle s’épanouisse dans ce qu’elle aime, que ses profs soient contents de ce qu’elle fait, ou comme là, qu’elle participe à cette expo. Ca aide (un peu) à se réconcilier avec soi-même, ce genre de choses…

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