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Nagra mon amour

11 juin 2015

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A l’heure où Radio France organise une vente aux enchères de matériel analogique, je me souviens de cette vie antérieure dans laquelle je faisais des reportages pour cette belle maison.

Et comme cette vie est vraiment très-très antérieure, pour mes premiers reportages – et même s’il me démettait l’épaule avec ses 5 kg – je me souviens de la fierté qui était la mienne d’utiliser un Nagra, Rolls Royce des enregistreurs analogiques et outil mythique des reporters à travers le monde…

J’adorais tout autant le montage d’avant l’ère numérique. Le montage de bandes magnétiques avait probablement la même charge émotionnelle que le développement de photos dans une chambre noire : le son – la matière son – n’était pas désincarné comme elle peut l’être en numérique, mais bel et bien présent sur ces bandes, les « bobinos », les « bobs » comme on les appelait…

Seule, devant la table de montage, les longues heures s’écoulaient à écouter, ré-écouter encore, pour imaginer ce que l’on allait faire. Pas question de se tromper, car lorsqu’on avait coupé – physiquement coupé la bande mais attention en biais pour que la « coupe » soit plus douce à l’oreille, même si depuis lors j’entends toujours les points de coupe dans les reportages radio, ce petit souffle absent ôté pour gagner quelques secondes… – lorsqu’on avait coupé, c’était irrémédiable.

Oh, enfin, pas tout à fait, car comme me l’avait appris cette réalisatrice à France-Culture, qui fut mon maître en montage, il était plus prudent de s’enrouler sur le cou les bandes coupées, « au cas où ». Mais au bout d’une heure, lorsqu’on portait en parure ces mètres de bandes magnétiques autour de soi, bien malin qui aurait pu récupérer le bon extrait…

Ecouter, ré-écouter, tirer la bande, avec ses ciseaux démagnétisés, couper en biais le début et puis la fin de l’extrait à enlever, re-scotcher délicatement les 2 morceaux, ré-écouter son point de coupe, et puis continuer : écouter, ré-écouter… s’imprégner de ces sons, de ces souffles, le bruit au loin, le grain de voix, la salive déglutie, l’hésitation, tiens un chien aboie, un métro passe, ici la voix résonne dans la grande pièce vide, là l’intimité d’une chambre feutrée, j’aimais tellement la matérialité du son, cette matière à malaxer comme de la terre.

J’aimais que tout ne fut pas vu, mais seulement entendu, et qu’alors, dans un silence, on imagine un monde.

J’ai follement aimé faire des reportages, moi qui depuis l’enfance rêvais devant mon poste de radio, mais je crois que j’aimais plus encore cela car c’était alors, encore, de l’artisanat.

Photo credit: Anthony P. Kuzub / Foter / CC BY-SA

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2 Commentaires

  • Répondre Slow Down 11 juin 2015 at 21 h 03 min

    Tu nous fait du bien avec tes souvenirs d’un autre temps, légèrement surannés et délicieusement nostalgiques. Tu as de la chance d’avoir pu faire ce beau métier. Continues-tu ?

  • Répondre anacoluthe 14 juin 2015 at 16 h 29 min

    @Slow Down : oui, c’est vrai que c’était un autre temps, un monde disparu, ce qui sans doute rend mes souvenirs d’autant plus précieux !

    Le reportage tel que j’aimais le faire (ce n’était pas du reportage d’info mais d’ambiance) se pratique dans très peu de radios, malheureusement, et à Paris, pas en Province… ça reste un regret pour moi !

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