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Red Lies

11 décembre 2014

red-lies

 

Il les détestait, tous autant qu’ils étaient.

Bien au chaud, dans leurs voitures, fenêtres fermées et portes closes, ceux qui baillaient, ceux qui téléphonaient, ceux qui chantaient à tue tête ou riaient en écoutant la radio, ceux qui étaient seuls ou en famille, ceux qui rentraient du travail ou partaient en vacances.

Il les détestait tous et il leur souriait, lui l’invisible du feu rouge, il leur souriait pour qu’ils lui fassent l’aumône d’une seconde de leur si précieuse attention.

Il ne respectait plus ces hommes si peu humains. Il avait envie de se jeter sur eux, de les frapper au sang pour qu’enfin ils le regardent autrement que les chiens. Mangeraient-ils moins ce soir s’ils lui donnaient ne serait-ce que dix centimes ? N’auraient-ils pas un toit, un lit, s’ils partageaient un peu avec lui ?

Il avait été l’un des leurs, il y a quelques années. Oh, pas ici, pas dans leur pays, mais là-bas, lui aussi il avait une famille, un foyer, des amis. Et puis, en quelques semaines, la maladie, la mort, et sa femme n’était plus, et son fils n’était plus. Partir, ailleurs, pour échapper à cette lente dérive, ré-inventer sa vie dans un pays de rêve.

Il avait traversé tant de pays, de jour, de nuit, il avait risqué mille fois sa vie. Et au bout du chemin, sa récompense, c’était cette bande de terre d’un mètre sur six, qu’il arpentait tout le jour. La vie lui avait menti.

Il avait traversé la terre pour garder un feu rouge.

 

 

 

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6 Commentaires

  • Répondre barbara 11 décembre 2014 at 15 h 12 min

    très touchée par ce post..;)
    moi aussi j’ai mon gardien de feu rouge…il y en a de plus en plus, y’a aussi des gardiens de boulangerie, des gardiens de tabac, des gardiens de 8 à 8, des gardiens de bureau de poste, de simples gardiens d’un bout de trottoir…y’en a partout, tout le temps,…je ne m’habitue pas, je suis toujours choquée, même si qqfois agacée car qd on me demande des sous pour la 15ème fois de la journée, j’en ai marre… je ne peux pas donner tout le temps,moi je sais ce que j’ai, ce que je n’ai pas, mais quoi qu’il en soit jamais je ne les méprise, ni ne les regarde de haut, pce que quels que soient mes soucis, je me demande bien quelle est cette vie qui les a fait atterrir là, dans le gris et le froid..et je sais que je suis tellement privilégiée…
    Et donc à mon feu rouge depuis qques mois il y a un bonhomme, d’un âge indéfinissable, qui boîte, qui reste planté dans le froid, le vent, sous la pluie, à peine s’il est couvert, des vieilles guenilles qui sont les mêmes depuis que je le vois, et inlassablement il tente de s’approcher des voitures, d;’accrocher le regard des gens, éventuellement de récolter qques sous…Il est sale, son visage est buriné, mais son regard est vif…Les 3/4 des gens ne tournent même pas la tête qd il s’approche,, il n’existe pas…Un jour j’ai baissé la vitre, et lui ai donné 2 euros… à donner qqchose, je me suis dit que je voulais être sûre qu’il puisse en faire qqchose… acheter .un paquet de nouilles, du pain….a-t-il seulement de quoi se faire à manger…s’abriter…Et donc je lui tends ma pièce avec un sourire et un regard et là, il m’a attrapé la main avec une grande douceur, et l’a posée sur son coeur, sur son blouson tout crado, et il ne la lâchait plus…il n’a pas parlé, il disait merci avec ses yeux…ça m’a surpris, je ne m’attendais pas à une telle démonstration…je n’ai pas eu peur, ni été gênée, j’ai juste été bouleversée…parce que moi, la « misère du monde », ça me dérange, je ne m’habitue pas, ça me dérange…ça me touche toujours, je me demande d’où il vient, qu’est-ce qu’il a traversé…
    D’ailleurs, la dernière fois, (je passe souvent à ce feu rouge), j’ai ouvert la vitre pour lui donner un pull que j’avais dans mon grenier, et je lui ai demandé « d’où venez-vous monsieur ?.. ».;et il n’a pas répondu, car il n’a pas compris, il ne parle pas un mot de français…..

  • Répondre anacoluthe 11 décembre 2014 at 17 h 05 min

    @barbara : J’adore ton commentaire qui pourrait faire un billet à lui tout seul : merci d’avoir pris le temps de nous le raconter !

    Ca me parle tout ce que tu dis, je ne m’habitue pas non plus, même si je ne peux pas toujours donner, mais jamais jamais je n’ignore les gens qui me demandent de l’argent, et souvent je me demande aussi comment ils en sont arrivés là…

    Et ce monsieur qui te tient la main, ça me rappelle cette histoire, il y a quelque temps :
    http://www.anacoluthe.fr/?p=3151

  • Répondre barbara 12 décembre 2014 at 12 h 27 min

    ;)..oui, tu as raison, ça fait penser à ton histoire…p.de vie, p…de monde, si dur, injuste pour certains..tous ces pauvres gens qui se retrouvent sur le carreau, et sur lesquels certains marcheraient bien parfois, histoire d’en rajouter une couche, histoire de s’en débarrasser, pce que oui quoi, faut pas déconner, ils nous emmerdent , des vrais cafards, indélogeables, crasseux…J’ai la rage qd je croise les bobos cathos de mon quartier qui passent les bras chargés de paquets ou de victuailles devant ces gens là et qui tournent la tête, je trouve ça moche..qd mes loulous étaient petits, on rentrait du marché un dimanche, et en passant devant « le « clodo du quartier ma fille fait une moue dégoûtée et dit « bah il pue le monsieur Maman »…Je me suis arrêtée, et je lui ai dit « oui, effectivement, il pue le monsieur, mais c’est sûrement parce qu’il n’a pas de maison, pas de douche, pas d’endroit pour se laver, en fait il pue pce qu’il est malheureux et à la rue, donc je ne veux pas que tu le regardes avec dégoût, jamais, c’est un être humain, un papa p-être, un gd-père, on ne sait pas ce qui lui est arrivé ..tiens d’ailleurs on va partager un peu, on va lui donner qques mandarines et un bout de notre saucisson :)).. » non mais..on est pas des sauvages ;)… bon on va passer à autre chose pce que sinon on va se plomber le moral…;)., qd je peux, je donne, je fais, j’aide…:))..des fringues, des jouets, je suis même capable d’amener de la soupe chaude ds un thermos, j’en tire aucune gloriole, c’est normal, je peux pas rentrer chez moi qd il fait 0° dehors sans penser au mec qui dort devant des parkings un peu plus loin, et je serai contente si mes enfants font pareil plus tard, ça voudra juste dire qu’ils sont humains..

  • Répondre anacoluthe 12 décembre 2014 at 17 h 38 min

    @barbara : waouah, je me sens toute petite à côté de toi, je ne fais pas tout ça…

    Tu mets le doigt sur ce truc terrible : être dans la rue, c’est ne plus être considéré par certains comme un être humain… D’ailleurs, j’ai déjà observé que les gens vont plus facilement donner de l’argent à quelqu’un qui dit « j’ai perdu mon portefeuille, il me faut X€ pour prendre mon billet de métro » qu’à un SDF, parce qu’ils s’identifient plus au premier cas, il est « des leurs »…

    Un truc qui me fait mal, aussi, c’est que je pense aujourd’hui que parmi ces gens à la rue, il y a bien sûr des accidentés de la vie – deuil, divorce, chômage… – mais je suis presque sûre qu’il y aussi des gens avec des troubles du comportement non diagnostiqués.

    Maintenant que je connais un peu le sujet (je ne sais pas si tu as lu mon billet, mais notre fille a un trouble de l’humeur juvénile), je sais que la médecine psychiatrique française est très défaillante, avec des problèmes de diagnostic, de prise en charge, et aussi beaucoup de stigmatisation dans notre société… alors que ces gens ne sont pas des pestiférés mais des personnes malades, non « coupables » de leurs maladies. Et que concrètement, une bonne prise en charge avec détection précoce permettrait à beaucoup d’avoir une vie normale, au lieu de basculer hors de la société…

    (mon médecin m’expliquait par exemple qu’en prison, il y a énormément de cas de gens qui ont un trouble neuronal non diagnostiqué…)

  • Répondre Mademoisellevi 17 décembre 2014 at 15 h 42 min

    UN post très touchant
    Je n’ai pas grand chose à dire <3

  • Répondre anacoluthe 21 décembre 2014 at 19 h 40 min

    @mademoisellevi : merci beaucoup, ça me touche toujours de toucher les gens !

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