Ecrit ! Humeurs

Les pierres de mon grand-père…

21 mai 2014

galets-un

Le rocher Suchard a longtemps été mon Graal, désirable , désiré, interdit : seul mon grand-père avait le droit de déguster ces rochers, religieusement achetés par ma grand-mère à son attention.

Cette interdiction était tellement formelle qu’il ne me serait jamais venu à l’idée que ma grand-mère ait pu acheter quelques rochers sur-numéraires pour faire plaisir à ses petits enfants : non, le rocher était et serait ad vitam aeternam réservé à l’usage exclusif de mon grand-père.

A sa table, mon grand-père le Général exigeait qu’on servit des pommes de terre à chaque repas. Sautées, en purée ou en frites était la seule latitude autorisée, pourvu que les pommes de terre soient là où il attendait qu’elles soient, lui le lillois exilé dans le sud.

Le café se prenait au salon, sitôt mon grand-père sorti de table, soit à peine son dessert avalé, puisqu’il n’aimait pas que les repas s’éternisent.
La famille au grand complet le suivait ; épouse, filles, gendres, petits-enfants s’installaient comme ils pouvaient, hormis évidemment dans le profond fauteuil en cuir caramel, le fauteuil du Général. Certains soirs, j’ai pourtant osé m’y asseoir, tremblant d’être découverte.

Le café était le moment invariablement choisi par mon grand-père pour s’adonner à sa danseuse : la musique classique, avec une prédilection pour l’opéra. Et pendant que les gendres tentaient de poursuivre une conversation de la plus haute importance, le Général montait le son de sa chaîne stéréo pour entonner l’air de Mimi, couvrant de sa voix de stentor celle de la Callas.

L’autre passion du Général était le jardinage, qu’il pratiquait exclusivement torse nu et bien souvent en maillot de bain, pendant les heures les plus chaudes des après midi d’été de Provence. Par jardinage, il faut entendre l’entretien à la faux des immenses prairies de sa propriété, et le transport de diverses pierres de quelques dizaines de kilos.

Il sortait de ces séances de jardinage transpirant et ravi, la peau tannée par le soleil, et s’installait alors dans son fauteuil en cuir pour y fumer la pipe, qu’il tenait en équilibre au creux de sa paume avec ce geste si particulier d’un homme amputé du pouce droit par les allemands, entre autres tortures infligées à ce résistant. Le Général évitait soigneusement le sujet de la guerre quand on essayait de l’aborder avec lui, il plaisantait, comme toujours il plaisantait, tant chez lui l’ironie cachait jusqu’à la tendresse qu’il éprouvait pour les siens.

Le Général est parti, après quelques années d’absence à lui-même. La pipe était encore là, le fauteuil, la musique, il continuait même à lire Le Monde comme il le faisait quotidiennement depuis des années. Mais savait-il encore ce qu’il lisait, lui qui ne reconnaissait plus ses proches, dissimulant son amnésie par un « Cher ami, quel plaisir de vous voir » opportun et anonyme.
Dans son lit, les derniers mois, je lui ai caressé la main. Aurais-je osé avant ?

Le Général s’est éteint un été, à quelques jours de mon accouchement. Il est parti sans moi. Son fauteuil vide dans le salon, où je ne m’asseyais pas. Les rochers Suchard, que je ne mangeais toujours pas.

Et les galets, les galets dans la cour. Tous choisis un à un par mon grand-père sur une plage de lui seul connue, tous transportés en voitures année après année jusqu’à la cour de sa maison de Provence, travail de Titan que lui seul se serait risqué à entreprendre.
Enfant, je les regardais pendant des heures, les soulevant pour observer le petit monde sauvage qui s’y cachait, les rassemblant par couleur ou par forme, jouant à les faire ricocher les uns sur les autres, mais surtout pas trop fort, casser les précieuses pierres aurait été un crime…

Le Général est parti depuis des années, sa maison sera bientôt vendue, et l’autre jour seulement, j’ai osé emporter avec moi quelques uns de ses galets. Moi aussi, je les ai choisis, un à un, précieusement, moi aussi, je les ai transportés en voiture à travers la France.

Et désormais, quelques pierres inertes me parlent de lui, posées dans la cour de ma maison de Lille.

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20 Commentaires

  • Répondre Au p'tit Bonheur 21 mai 2014 at 17 h 25 min

    A quelques détails près, j’ai l’impression de lire des choses sur mon grand-père. La résistance, l’armée, la pudeur, les pommes de terre, le travail de forçat en plein cagnard, pas très raisonnable, l’évitement du sujet de la guerre. Quelle génération !

  • Répondre jeunevieillispas 21 mai 2014 at 18 h 42 min

    C’est un bien joli texte. Mon grand-père, italien exilé à Montrouge a, midi et soir, mangé des spaghetti en entrée de tous ses repas.

  • Répondre anacoluthe 21 mai 2014 at 19 h 30 min

    @Au p’tit Bonheur : tu m’ouvres une piste de réflexion, j’ai toujours pensé que c’était mon grand-père en particulier qui était comme ça, mais si ça se trouver, c’est générationnel…

  • Répondre cheesyrider 21 mai 2014 at 20 h 47 min

    Merci de ton texte magnifique !
    Quelles belles images ce fauteuil caramel. Mon grand-père aussi adorait jardiner, et ce que j’ai conservé de lui ce sont les odeurs alors qu’il revenait du jardin, la sueur, l’herbe fauchée, le fenugrec et la poussière.
    Je crois aussi que c’est lui qui m’a transmis le goût du jardinage, puisque j’en ai fait mon métier.
    Sympa ces galets, tu devrais soumettre ta grand-mère à la question, peut-être sait t’elle où est la plage ? Tu pourrais peut-être y passer en pèlerinage ?

  • Répondre sophie 22 mai 2014 at 10 h 22 min

    rhoooo c’est dingue, ton grand- père c’est le mien.. ou en tout cas le même genre d’homme….l’exigence des pommes de terre et du potage, les informations pendant lesquelles il ne fallait pas moufeter, le café bu tout de suite après le repas, ses longues balades desquelles il revenait les poches remplies de bricolos, des anecdotes sur la guerre, son adoration pour le flonflon du carnaval de dunkerque…un personnage de quasi deux mètres, sec comme un coucou et pince sans rire…
    merci pour cette parenthèse

    bises

    sophie

  • Répondre Marylin 22 mai 2014 at 12 h 21 min

    Très joli texte, très chère !
    C’est cool d’avoir pu aller en chercher quelques-unes pour toi… on n’a pas tous le courage et/ou l’opportunité.
    J’espère que tout va bien chez toi sinon,
    ++

  • Répondre ifeelblue 22 mai 2014 at 14 h 46 min

    magnifique texte, très émouvant.

  • Répondre anacoluthe 22 mai 2014 at 15 h 48 min

    @jeunevieillispas : merci ! ah oui, un italien, un vrai de vrai ! Mais en fait, en Italie, il me semble que les spaghettis c’est l’équivalent de notre pain, non ?

  • Répondre isa-monblogdemaman 22 mai 2014 at 15 h 50 min

    Quelle conteuse tu fais. Et depuis, as-tu osé goûter le rocher Suchard au moins ?

  • Répondre anacoluthe 22 mai 2014 at 15 h 50 min

    @cheesyrider : bonne idée, je devrais demander à ma grand-mère avant que le secret ne disparaisse !

    J’aime bien ta théorie de la transmission de passion de jardinage, c’est un bel héritage… et qui me fait réaliser que la passion de ma maman pour les pierres lui vient sans doute de son père, je n’y avais jamais pensé avant !

  • Répondre anacoluthe 22 mai 2014 at 15 h 53 min

    @sophie : tiens, toi aussi ?!! Ca confirme la piste générationnelle du dessus…
    ce mélange d’autorité, de pudeur, et de « détachement » de l’humour. Peut-être qu’avoir vécu une guerre, ça leur donnait une certaine forme de caractère ??

  • Répondre anacoluthe 22 mai 2014 at 15 h 55 min

    @Marylin : j’ai profité de l’adieu à la maison de mes grands-parents (enfin, je vais peut-être la revoir encore une fois, qui sait ?!) pour emporter ces galets… Bientôt, on va sans doute se partager leurs souvenirs, mais en fait je crois que ces galets me parleront plus que d’autres choses !

    Pour le reste, des hauts, des bas… forcément !!

  • Répondre anacoluthe 22 mai 2014 at 15 h 57 min

    @isa-monblogdemaman : j’ai un peu galéré à l’écrire, ce récit… je voulais partir de son côté limite dictatorial et que petit à petit, les autres aspects plus attachants de sa personnalité apparaisse…

    Même pas pour les rochers Suchard, c’est dingue, l’interdit persiste après sa mort ! Allez, je vais le transgresser bientôt, tiens !

  • Répondre anacoluthe 22 mai 2014 at 16 h 07 min

    @ifeelblue : merci beaucoup…

  • Répondre MissBrownie 23 mai 2014 at 15 h 19 min

    Allez, viens chez moi, je vais t’en faire manger des rochers suchard ^_^
    J’ai même fait une étude sur les publicités Suchard à l’IUT 😀

    J’ai beaucoup aimé lire ton récit. J’ai imaginé ton grand-père en slip de bain au milieu des hautes herbes et cela m’a fait sourire :)

    Mes grands-pères, je ne les ai pas assez connus pour avoir des souvenirs. L’un est parti 1 an avant ma naissance et l’autre est tombé malade quand j’avais 3 ans pour nous quitter vers mes 4 ans. J’aurai aimé pouvoir me construire des souvenirs.

    Mon grand-père maternel, le seul que j’ai connu, avait lui aussi été prisonnier des allemands. Il n’a pas pu me raconter.

    <3

  • Répondre Stelda 25 mai 2014 at 23 h 16 min

    Ton texte m’a mis les larmes aux yeux. Que le Général repose en paix et que tes enfants admirent les galets.

  • Répondre anacoluthe 30 mai 2014 at 11 h 39 min

    @MissBrownie : ca ne doit pas être évident de n’avoir pas eu le temps de se construire des souvenirs, en effet… Je vois ce que ça fait avec mon grand-père maternel, qui pourtant est mort quand j’avais 7 ans, et j’ai peu de souvenirs avec lui…

    Quand tu veux pour des rochers Suchard, tu me montreras ta pub !!

  • Répondre anacoluthe 30 mai 2014 at 11 h 40 min

    @Stelda : oh, merci beaucoup… il faudrait mettre des galets sur sa tombe, en fait…

  • Répondre Albane 24 août 2014 at 22 h 06 min

    A la lecture de ton billet je revois le fauteuil de mon grand-père, son cendrier sur la table du salon, et son verre d’apéritif dans sa main qui tremblait. Le fauteuil et le cendrier sont désormais dans le salon de mes parents, et nous continuons à prendre des apéritifs : là où ils sont nos grands-pères veillent sur nous…

  • Répondre anacoluthe 25 août 2014 at 10 h 37 min

    @Albane : et c’est bizarre de se dire que certains objets deviennent alors chargés de la mémoire de quelqu’un, le temps passe, les vies disparaissent, et on en prend conscience un cendrier ou un galet dans la main…

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