Culture Ecrit !

Jérôme Savary*, Véronique, Davina, et moi.

13 mars 2013

veronique-davina

 

C’est la musique qui m’a réveillée.

Quelques secondes d’hésitation à me demander où j’étais, et puis j’ai descendu l’escalier en bois clair qui menait directement de la chambre au salon, un grand salon baigné de lumière, larges baies vitrées donnant sur un parc paysager, moquette blanche immaculée, tellement épaisse que les pieds s’enfonçaient, même pas besoin de pantoufles, pas comme à la maison, mais ici rien à voir, ici, c’était un autre monde, j’étais dans un, deux points ouvrez les guillemets, du-ple-x, mot fascinant que je m’entraînais à répéter à mi-voix en descendant les marches.

Si l’on me demandait une image de la modernité, ce serait ce moment-là exactement, ce matin ce dimanche des années 80, les pieds nus enfoncés dans la moquette immaculée, la musique qui m’avait réveillée, et elle, si belle, si grande, dans son justaucorps rayé, courbée, dos rond tête rentrée, effectuant le mouvement parfaitement, comme sur l’écran que je devinais derrière elle.

J’aurais pu la contempler en silence encore longtemps, si Alexandra n’était pas arrivée à ce moment-là « T’as vu, elle est dingue de ce truc, Gym Tonic, elle en rate pas un ! »
Elle ne se moquait pas – nous n’aurions pas osé imaginer alors que rire de ses parents était envisageable – mais je sentais dans la voix d’Alexandra qu’elle était comme blasée, scène habituelle sans rien d’exceptionnel, tandis que moi, je regardais bouche bée cette femme maintenant retournée. Ses cheveux blonds bouclés retenus par un large bandeau, la sueur sur son front, le rouge aux joues, le maquillage noir qui coulait, et pourtant, elle était comme toujours absolument fascinante.

Alexandra, ses bottes molles, son blouson en jean, était sans doute déjà la fille la plus cool de ma classe de 6ème. Mais la maman d’Alexandra… La maman d’Alexandra était la seule maman divorcée que je connaissais, la seule maman divorcée tout court de ce collège privée de Maisons-Laffitte. L’autre Alexandra de ma classe était sympa, c’est vrai, mais ses parents étaient tout ce qu’il y a de plus mariés, papa éleveur de pur sang, maman éleveuse d’enfants, d’ailleurs, tous les parents avaient des métiers absolument embêtants.

Sauf la maman d’Alexandra. La maman d’Alexandra travaillait à Paris, et dans la communication. Faire de la communication la semaine et de l’aérobic le week-end, c’était sans doute la définition de la vie rêvée pour la petite fille que j’étais.

 

jacques-weber

 

Mais la maman d’Alexandra devait m’étonner plus encore, si tant est que cela fût possible.

Un soir, elle nous emmena Alexandra et moi au théâtre, elle devait avoir eu des places pour une première, je ne me souviens pas exactement, mais je ressens encore l’émerveillement qui fut le mien à prononcer ce nom plein de merveilles : Mogador.
Nous allions voir Cyrano de Bergerac, mis en scène par Jérôme Savary, avec Jacques Weber dans le rôle-titre.

Cyrano, Roxane, la tirade du nez, je n’ai pas oublié ma première première, ma première fois tout court dans un théâtre, et même si je ne comprenais pas tout, je ressentais physiquement l’énergie qui débordait de la scène jusqu’à nous.

A la fin du spectacle, nous sommes allées en coulisse. Comment, pourquoi, je ne sais absolument pas, mais nous étions avec la maman d’Alexandra, et les choses prenaient naturellement une tournure intense quand elle était là.
Dans la loge, Jérôme Savary, Jacques Weber, grands, incroyablement présents. Et ce qui devait arriver arriva : comme moi, Jérôme Savary et Jacques Weber ont été immédiatement fascinés par la maman d’Alexandra. Ils nous ont offert à boire, nous ont demandé si nous avions aimé, ils riaient, parlaient…

Je suis repartie avec mon exemplaire dûment dédicacé du programme, mais je me demande aujourd’hui s’il n’aurait pas fallu – à côté des signatures de Jacques Weber et Jérôme Savary – que je fasse signer ma véritable idole, celle qui me fit découvrir l’Aérobic de Véronique, le Cyrano de Rostand et le regard amouraché des hommes : la maman d’Alexandra.

***

*A la mort de Jérôme Savary, il y a quelques jours, beaucoup ont loué le grand homme de théâtre qui partait. Pour moi, c’était un souvenir qui revenait, et je me suis aperçue que bizarrement, il n’était qu’un figurant dans ma scène personnelle, un figurant l’observant elle, cette femme lumineuse que je rêvais secrètement d’être. Je n’ai jamais su ce qu’elle était devenue. L’année suivante j’avais déménagé. Voyage sans retour à l’autre bout de la France et dans une autre décennie, où les mamans passaient encore leur temps à s’occuper de leurs enfants, enchaînées à un mari qu’elles n’aimaient plus pourtant.

jerome-savary

***
**************
****************************

Rendez-vous sur Hellocoton !

Vous aimerez peut-être aussi ...

15 Commentaires

  • Répondre electromenagere 13 mars 2013 at 9 h 37 min

    Je ne me souviens pas avoir admiré la mère d’une copine (mais ça a du certainement m’arriver) par contre je me souviens que mes amis trouvaient mes parents « trop cools » alors que je les trouvais plutôt bordéliques et trop distraits (genre oublier de venir me chercher à un retour de voyage de classe). Tout ça pour dire qu’a l’adolescence on trouve souvent que « les parents sont plus verts ailleurs » :)

  • Répondre christine 13 mars 2013 at 10 h 37 min

    Il y a des personnes qui ont le don de nous marquer à vie. La maman d’Alexandra en fait partie.

  • Répondre anacoluthe 13 mars 2013 at 12 h 39 min

    @electromenagere : oui, les parents des autres sont toujours plus cool (et leurs enfants plus sages !).
    En l’occurrence, mes parents étaient cool aussi, mais cette femme-là, elle était surtout… différente, c’est ça qui m’a frappé, je crois !

  • Répondre anacoluthe 13 mars 2013 at 12 h 41 min

    @christine : c’est le charisme ! Enfin, pour être honnête… je me suis souvenue d’elle quand Jérôme Savary est mort, mais tout est revenu d’un coup !

  • Répondre Marylin, fan de papier for ever 13 mars 2013 at 14 h 36 min

    Ahhhhhh, la maman de ma copine Lolo….
    Qui était toujours très bien habillée, très bien maquillée, avec de magnifiques ongles vernis.
    Qui savait répondre à tous en toutes circonstances avec un humour décapant.
    Qui élevait ses enfants et prenait soin d’eux telle une vraie mère poule….
    Bref, moi aussi, j’ai admiré la maman d’un autre… mais sans doute surtout parce que ce n’était pas le modèle que j’avais chez moi.
    Et au final, après bien des années, le mythe de la maman parfaite est quand même un peu tombé ^^

  • Répondre anacoluthe 13 mars 2013 at 15 h 59 min

    @Marylin : C’est-à-dire, un jour on t’a appris que la maman de Lolo était narco-trafiquante ?!!

    C’est pas mal, aussi, il me semble, d’avoir des modèles d’adultes autre que ses parents… C’est ça aussi qui nous donne envie de devenir adulte, quand on est enfant, se projeter dans ces vies qui ont l’air chouettes.

  • Répondre Marylin, fan de papier for ever 13 mars 2013 at 16 h 21 min

    @anacoluthe : Pas loin, en effet ^^ !
    Mais je crois qu’on a finalement des modèles « adultes » tout le temps… même en étant déjà adulte soi-même, hein…
    (je me considère comme adulte, pour info).

    Et mes excuses pour le lien foireux de tout à l’heure, cette fois tu vas comprendre pourquoi je suis fan de papier for ever ^^

  • Répondre Luna Part 13 mars 2013 at 16 h 43 min

    J’avais une copine de collège dont la mère roulait dans une ancienne Coccinelle décapotable (et décapotée la plupart du tout, même à La Madeleine, oui !) alors que c’était franchement rare dans nos rues et qui semblait hyper cool…
    Je me souviendrais toujours de la réflexion d’un prof dans le bus lors de notre retour de Londres en voyant les jolis cheveux blonds de ma copine complètement bariolés de laque rouge, bleue et verte « Han mais enfin, que va dire ta mère ?!? » et sa réplique devenue culte dans les semaines suivantes : « ma mère ? elle va me dire « passe-moi ta bombe ! » 😀
    bon sinon hier en déneigeant mon trottoir laborieusement j’avais la chanson « c’est l’apérobic ! à elle la gym, à moi le tonic ! » des Charlots… je sais vraiment pas pourquoi.

  • Répondre anacoluthe 14 mars 2013 at 19 h 21 min

    @Marylin : j’ai vu j’ai ri !

  • Répondre anacoluthe 14 mars 2013 at 19 h 24 min

    @Luna Part : et tu sais ce qu’elle est devenue, ta copine, avec une telle maman ? (c’est pour ma future étude de 287 pages sur l’éducation des enfants 😉

    Je me désolidarise totalement concernant l’apérobic, c’est le genre de truc qu’il faut rayer de sa mémoire sous peine d’obsession dans les 72h consécutives…

  • Répondre La vie en presque rose 17 mars 2013 at 18 h 54 min

    Tu n’es pas curieuse… J’aimerais bien savoir ce qu’elles sont devenues, Alexandra et sa maman modèle… Tu as des chances d’être déçue, mais… c’ets pas sûr !

  • Répondre anacoluthe 18 mars 2013 at 11 h 48 min

    @La vie en presque rose : je ne me souviens même plus de son nom de famille !

    Et puis tu sais, j’ai beaucoup changé d’école et déménagé quand j’étais petite/ado/étudiante, donc je ne sais pas… j’ai comme intégré que les gens disparaissent de ma vie au fur et à mesure…

  • Répondre sosso 21 mars 2013 at 15 h 22 min

    Un ami de mon homme connaissait très très bien Savary. Et l’été dernier, il nous racontait plein d’anecdotes du Martin Circus…. J’avais l’impression de le connaître… ça nous a fait un quelque chose.

    et il y a 1 an 1/2, la mère de mon amie d’enfance décédait. Gisèle était super lookée (mais un peu façon années 80), ça lui allait super bine. elle avait une crinière noire bouclée et avait une golf décapotable verte. J’ai écrit un texte pour ses obsèques. Elle était terrible, Gisou.

  • Répondre anacoluthe 21 mars 2013 at 16 h 57 min

    @sosso : ah le Magic Circus, aujourd’hui, ça nous fait rêver, cette énergie, cette insouciance…
    C’est peut-être ça, l’impression qu' »avant », dans les années 80, les choses étaient plus joyeuses et les gens-dont-les-mamans plus flamboyants, que notre aujourd’hui morose.

    Mais si ça se trouve, non, si ça se trouve, c’est le prisme toujours déformant du c’était mieux avant ?!

  • Répondre Tête à quoi-fée | la vie est une anacoluthe 12 novembre 2013 at 8 h 45 min

    […] ; avant, adolescente, on rêvait d’avoir la vie de Tante Marguerite – ou de souviens-toi la maman d’Alexandra – aujourd’hui, on se choisit des modèles si loin si proches, de ces blogueuses ou […]

  • Laisser un commentaire