Culture Vu !

Dans l’atelier de… Richard Baron, auteur photographe

9 avril 2013

Il est 15 heures dans les rues du vieux-Lille et, par-dessus les toits, on aperçoit un peu de ciel d’hiver, ce blanc laiteux, quasi opalescent, qui signe la lumière du Nord.
J’ai rendez-vous avec Richard Baron dans un café désert. Atmosphère ouatée, musique tamisée et larges baies vitrées laissant entrer la rue… à défaut d’atelier – trop petit pour nous accueillir – nous voilà installés pour une longue discussion.

C’est mon premier « Dans l’atelier », une nouvelle rubrique partie d’une simple idée : l’envie de passer de l’autre côté, de décrypter le processus créatif, ses à-côtés, ses aléas. Je rencontre aujourd’hui Richard Baron, auteur photographe né en 1979 dans les Flandres, lauréat de l’atelier Wicar et de sa résidence artistique de 3 mois à Rome.

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Anacoluthe : Richard Baron, le fait d’être né dans les Flandres vous a-t-il influencé dans votre travail ?
Richard Baron : Je n’aurais sans doute jamais fait de photographie si je n’étais pas né dans les Flandres ! C’est de là que me vient mon amour de la lumière, cette lumière froide, sublime, changeante, selon les saisons et les heures… Et puis il y a cet horizon infini, et en même temps d’une grande douceur.

Anacoluthe : Quelle a été votre formation ?
Richard Baron : En autodidacte, d’abord : j’ai commencé à « bidouiller » au lycée, je faisais des photos, que je développais. Je suis content d’avoir connu cette époque où la photo n’était pas juste un pixel, mais quelque chose de réel, avec de la matière.
Par la suite, ma formation à St-Luc, à Tournai, m’a apporté autre chose : j’y ai compris que la photographie était une manière d’exprimer sa propre vision du monde, et pas juste un moyen de fixer les souvenirs, comme je la pratiquais jusqu’alors. Et le fait que St-Luc soit une école d’art – et pas seulement de photo – m’a également influencé, car cela me plaçait dans une démarche artistique plus large.

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Anacoluthe : Quels sont les photographes qui vous influencent ?
Richard Baron : Lorsque j’étais à Saint-Luc, j’étais particulièrement sensible au travail de Duane Michals et à ses photographies de l’invisible, cette attention portée à l’en-dehors de la photo, le temps qui s’écoule entre les clichés. Le photographe américain Walker Ewans m’a aussi influencé par le point de vue documentaire qu’il adopte, sans pathos, et puis Nan Goldin, bien sûr…
Aujourd’hui, au-delà de la photo, je m’intéresse à d’autres forme d’art, la peinture, la sculpture, la vidéo… Je peux par exemple regarder pendant des heures la chaîne Souvenir from Earth, qui diffuse de l’art vidéo en continu.

Anacoluthe : Comment vous vient l’inspiration ?
Richard Baron : Ça peut paraître étrange mais j’ai le sentiment de traverser des sortes de « transes créatives » qui durent 2 ou 3 semaines et pendant lesquelles je travaille de manière intensive, le plus souvent la nuit. Je suis en mode quasi-automatique, comme si j’étais l’instrument de quelque chose. Et puis, presque du jour au lendemain, ça s’arrête, et je suis alors dans un état de vide, pas forcément très bien !
Les deux phases me sont indispensables dans leur succession : au moment même où je crée, je ne peux pas vivre autre chose. Mais à l’inverse,
dans les périodes de non-création, je suis en imprégnation, la vie nourrit mon travail.

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Anacoluthe : Comment serait votre atelier idéal ?
Richard Baron : Mon atelier doit être chez moi ! J’aime que les images soient tout autour de moi, baigner dedans, et les oublier, les voir sans les voir. Ça permet de laisser les choses se faire naturellement, ce lent processus souterrain de la création, vagabonder d’une idée à l’autre, au gré de ce que l’on voit… Mais j’espère déménager bientôt pour un plus grand appartement ! Idéalement, la lumière est importante, bien sûr : j’aime travailler en lumière naturelle, parce que c’est celle qui est parfaitement adaptée à l’œil humain.

Anacoluthe : Quel est votre rapport au matériel et à la technique photographique ?
Richard Baron : J’ai un amour profond pour le film photographique, sa matière, son émulsion. Il me semble que ça « existe » vraiment, contrairement au numérique. Quand j’ai de l’argent pour le faire, je travaille donc en argentique, à la chambre, quasi par nostalgie ! Mais même en numérique, j’attends quelques jours avant de regarder mes photos, ce temps de l’attente qui était auparavant celui du développement.
En ce moment, je suis dans une phase où je réintroduis de la matière, de l’artisanat et une forme de technique dans mon travail. Je m’éloigne peu à peu de la photographie pour tendre vers un travail de plasticien…

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Anacoluthe : Avez-vous le sentiment d’établir un lien particulier avec la personne photographiée ?
Richard Baron : Quand j’ai commencé, je voulais me prouver que la photographie était le meilleur moyen de communiquer avec les autres ! C’est vrai qu’il y a quelque chose de très spécial avec celui que je photographie. Mais en même temps, je ne suis pas dans l’empathie. C’est difficile à expliquer : il y a un lien entre la personne photographiée et la personne que je suis au moment où je photographie, et qui n’est pas exactement moi-même. Cela explique cette relation à la fois neutre et non neutre.

Anacoluthe : Vous semblez intéressé par le cadre photographique et ses limites. Pourquoi ?
Richard Baron : A l’école, on nous imposait de photographier des choses, et la règle implicite était que ces choses soient dans le cadre. Alors que moi, j’avais envie de photographier les choses sans les montrer ! Cette idée du hors champ a continué à m’intéresser. Dans certaines de mes séries – In Time Fabrik, A Celui qui viendra vers moi – chaque photo est comme le hors champ des autres, elles font sens en s’inscrivant dans une série. Aujourd’hui, je continue à y réfléchir dans le choix de mes cadrages : je ne montre pas tout, j’ai envie que celui qui regarde l’image construise et imagine l’en-dehors de la photo.

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Anacoluthe : On est frappé à regarder votre travail par la grande diversité des séries qui le composent. Comment l’expliquez-vous ?
Richard Baron : Mes premières séries – In Time Fabrik ou A Celui qui viendra vers moi – alternaient les photos d’homme et de paysage, comme si l’un était le hors champ de l’autre. Cela traduisait notre nature contemplative face à la beauté du monde, mais aussi cette part nostalgique d’un homme en errance, perdu dans des espaces immenses et vides. Rétrospectivement, j’ai réalisé que chacune de ces séries était comme une étape, une étude préparatoire à Ecocide, mon travail actuel.

Anacoluthe : Ecocide justement, est une série assez énigmatique. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Richard Baron : Ecocide – littéralement le génocide d’un écosystème – exprime cette idée que l’homme est devenue son propre poison, il détruit son environnement, comme je détruis la figuration du corps humain dans cette série.
Pour cette série dans laquelle les images se rencontrent, j’ai inventé ma propre technique de travail, mais je ne veux pas rentrer dans les détails ! J’utilise un papier particulier, un peu texturé, qui donne une sensation de volume : les noirs sont plus profonds, les clairs semblent sortir de la photo. Je joue aussi sur des zones de netteté inattendues. Finalement, avec Ecocide, je tends plus vers un travail de plasticien, vers une forme d’abstraction…

Vous pouvez découvrir sur ce site plusieurs séries de Richard Baron, ainsi que la série Ecocide sur cet autre site.

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16 Commentaires

  • Répondre Stelda 9 avril 2013 at 9 h 05 min

    C’est un travail incroyable! Je cours regarder les liens.

  • Répondre l'expat de biarritz 9 avril 2013 at 9 h 32 min

    Je sens que je vais adorer cette nouvelle rubrique ! :)

  • Répondre anacoluthe 9 avril 2013 at 10 h 21 min

    @Stelda : je te conseille aussi les liens sur les photographes qui l’ont inspiré, hyper intéressant…

  • Répondre anacoluthe 9 avril 2013 at 10 h 25 min

    @l’expat de biarritz : ?? Le smiley me fait douter sur ta phrase… Enfin, que tu l’attendes avec impatience ou pas (!), vu le temps de dingue que ça prend, d’écrire un tel billet, je ne vais pas en faire toutes les semaines !!

  • Répondre sosso 9 avril 2013 at 11 h 19 min

    J’adore cette nouvelle rubrique !

  • Répondre lutecewoman 9 avril 2013 at 11 h 41 min

    Merci anacoluthe, si tu donnes dans le culturel, bien spur que je serai de tes lectrices comblées. Je suis particulièrement touchée par la démarche d’ecocide.

  • Répondre liliba 9 avril 2013 at 14 h 29 min

    Belle interview !

  • Répondre anacoluthe 9 avril 2013 at 18 h 05 min

    @sosso : merci ! J’ai beaucoup aimé faire ça, en tout cas, je dois attaquer la « saison II » !

  • Répondre anacoluthe 9 avril 2013 at 18 h 06 min

    @lutecewoman : Ecocide, ça parle à la LettuceWoman en toi ?!

  • Répondre anacoluthe 9 avril 2013 at 18 h 06 min

    @liliba : thanks !

  • Répondre christine 9 avril 2013 at 21 h 45 min

    C’est super cette rubrique. L’article et l’artiste sont tops.

  • Répondre Marylin montre son sein 9 avril 2013 at 22 h 01 min

    Sympa cette nouvelle rubrique !
    Il fait froid dans le dos l’Ecocide…

    Je connais une personne qui, depuis l’incendie de son atelier, a arrêté la peinture classique pour se mettre à la peinture sur impressions numériques, et donner libre cours à sa passion pour la photo.
    Bref, tout le monde s’en tape, mais je trouve le résultat très réussi (à voir ici mais le site ne montre pas grand-chose http://mobantman.net/index.php?oeu=78&lg=fr#oeu78 ).

    Et pourquoi avoir commencé cette rubrique avec Richard Baron finalement ?
    ++

  • Répondre anacoluthe 10 avril 2013 at 12 h 12 min

    @christine : double merci !!

  • Répondre anacoluthe 10 avril 2013 at 12 h 15 min

    @Marylin : Pourquoi Richard Baron, le hasard d’une rencontre, j’ai beaucoup aimé son travail, et plus encore après notre longue discussion… Ecocide, je trouve ça « tristement sublime », comme les ciels de Flandres !!

    Et par rapport à ton amie qui mélange peinture et photo, en fait, la technique de Richard est différente, je crois, en fait c’est son secret de fabrication !

  • Répondre Rebecca 10 avril 2013 at 20 h 08 min

    Superbe cette rubrique… J’adore les rencontres

  • Répondre anacoluthe 11 avril 2013 at 9 h 11 min

    @Rebecca : merci à toi ! Oui, les rencontres, le sel de la vie…

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