Ecrit !

Flash black

8 février 2013

orange

 

Sur les lents boulevards qui relient Lille à ses faubourgs, la lumière a changé.

Elle est passée de jaune orangé à blanc blanc. Blanc tout court, sans émotion ni intention, hormis l’économie d’énergie des nouvelles ampoules LED. Et par contraste avant-après, je perçois l’arrière-plan du halo jaune orangé, tel qu’il m’apparaissait depuis toutes ces années.

Pareil exactement que le halo de mes 16 ans, diffusé sur les quais de la gare de Valence, à 6 heures du matin, l’heure du train qui m’emmenait loin, Avignon, le lycée, la pension pour jeunes filles et ma vie en morceaux. Un week-end chez l’un, un week-end chez l’autre, et la semaine idem – déracinée  – un partout la balle au centre, petite balle qui roule sans amasser d’âme… y a-t-il des mots tout faits pour dire cette confusion qui fut mienne en cet âge, expulsée d’un foyer qui – derrière moi – s’auto-détruisait ?

Dans la lumière jaune orangée de la gare de Valence, cette tristesse tellement épaisse qu’on pouvait la découper en parts, une pour mon père, une pour mon frère, une pour moi, qu’on avalait dans le petit matin froid, ventre noué, paupières collées.

Et puis mon frère nos sacs et moi, nous montions dans le train, ensemble séparément, compagnons malgré nous ; il faudrait des années pour comprendre ce qui nous unissait, la traversée d’une guerre intime entre deux êtres qui se haïssaient lors, aussi fort qu’ils avaient dû s’aimer pour vouloir nous créer.

Arrivée au lycée, ma maison sur le dos rangée dans mon gros sac, je portais mes tourments tout au milieu des gens, de ces gens si légers, tous pourvus d’une maison, de parents, d’amour tout autour d’eux, qui les tenaient serrés, bien fermes sur leurs bases.

Bien des années plus tard, ils se sont excusés, de n’avoir pas compris combien leur guerre à eux nous avait fait souffrir, détruisant au passage les maigres constructions que l’on fait en cet âge.

Ils se sont excusés mais cela n’ôtera pas l’effroi qui est le mien dans la lumière orange, sur l’asphalte brumeux d’un tout petit matin.

 

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12 Commentaires

  • Répondre electromenagere 8 février 2013 at 9 h 17 min

    Je m’incline devant le texte et le titre.

  • Répondre Albane 8 février 2013 at 9 h 23 min

    C’est poignant et tellement bien raconté. Tant de vies privées de lumière autre que celle des réverbères…

  • Répondre lutecewoman 8 février 2013 at 9 h 50 min

    Et une fois dite la lumière révolue, voici pour toi la route nouvelle sous cet angle neuf et pimpant du premier jour du reste de ta vie.

  • Répondre anacoluthe 8 février 2013 at 10 h 46 min

    @electromenagere : allez, relève toi qu’on se fasse un hug !

  • Répondre anacoluthe 8 février 2013 at 10 h 54 min

    @Albane : merci… il me donne des frissons à moi-même, ce texte ! Mais je suis contente de l’avoir écrit…

  • Répondre anacoluthe 8 février 2013 at 10 h 55 min

    @lutecewoman : oui, en route maintenant que la lumière est blanche…

  • Répondre Marylin 8 février 2013 at 10 h 56 min

    Arghhh… ou comment vous péter un groove dès le matin !
    (mais je l’ai tweeté pour la peine, beau texte !)

  • Répondre anacoluthe 8 février 2013 at 11 h 02 min

    @Marylin : merci pour le relais !
    Alors, écoute, je sais que ce texte n’est pas très gai… mais comment dire, en tout cas, je n’étais pas triste en l’écrivant !
    C’est nouveau pour moi, depuis quelques temps : il y a cette émotion qui passe -fugace- et j’en fais quelque chose, et en faire quelque chose, ça me rend positive au contraire !!

  • Répondre La vie en presque rose 8 février 2013 at 11 h 23 min

    La seule erreur… c’est de penser qu’autour de soi les gens sont « si légers, tous pourvus d’une maison, de parents, d’amour tout autour d’eux, qui les tenaient serrés, bien fermes sur leurs bases ».
    Les vies sont des suites d’accidents. Il suffit de faire parler les gens pour s’en rendre compte.
    Bien contente que la lumière ait blanchi pour toi 😉

  • Répondre anacoluthe 8 février 2013 at 12 h 15 min

    @La vie en presque rose : oui, tu as raison, mais il faut des années pour s’en rendre compte, et à 16 ans, on ne le voit absolument pas, ça, on est même persuadé du contraire !

  • Répondre Sosso 10 février 2013 at 12 h 59 min

    Des mots si justes…du coup, j’ai réalisé que pour moi, c’etait des couleurs de volets.
    Merci.

  • Répondre anacoluthe 11 février 2013 at 10 h 56 min

    @Sosso : merci… bizarre comme des petits détails réveillent notre mémoire, n’est-ce-pas ?

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